Instagram, paradis des artistes millennials ?

Personne n’a pu échapper au phénomène des « artistes instagrameurs ». Le réseau social qui permet à plus d’un milliards d’usagers en 2018 de partager photos et vidéos est devenu une vitrine incontournable pour les artistes, débutants ou expérimentés.

Photo : © Shutterstock

Instagram se serait-il imposé comme la plus grande galerie d’art virtuelle permanente au monde ? Gratuite et influente, la vitrine Instagram a attiré nombre de jeunes artistes, s’en servant comme d’un levier pour sortir de l’anonymat. C’est le cas notamment de Maud Darbois et Hélène Delmaire, deux artistes aux parcours complètement différents. Maud Darbois pratique le dessin depuis très jeune et se forme en autodidacte au modèle vivant en grandissant, questionnant, à travers son travail, les corps notamment féminins. Si elle avait très envie de faire de son art un métier, elle n’avait aucun appui qui lui en assurait la qualité à part ses proches : « j’avais très peu de conviction que ce que je faisais marcherait un jour ». Elle se lance donc sur Instagram en 2014, publiant ses œuvres en vrac sur son feed, parmi ses photos personnelles : « je pense que je ne me serai jamais sentie légitime sans l’engouement de mon public : quand on te considère artiste, tu le deviens ». C’est en 2017 qu’elle créé son compte professionnel et c’est notamment via le réseau social qu’elle est sollicitée pour ses premières commandes et expositions.

« Instagram m’a permis d’asseoir une petite communauté, d’exporter mon travail hors de mes carnets et ça m’a donné la foi d’essayer d’en faire un métier, pour de vrai. »

Maud Darbois

Hélène Delmaire, poussée par l’envie d’apprendre la peinture figurative, suit, quant à elle, des études dans un atelier de peinture artisanal enseignant selon les méthodes du XIXe siècle. Jeune artiste sans galerie, elle décide de montrer son travail sur les réseaux sociaux, et notamment sur Instagram. « Les galeries françaises étant difficiles d’accès, j’ai décidé de montrer mon travail sur les réseaux sociaux, car c’était la façon la plus facile de toucher plus de gens. (…) Ça a pris un peu de temps mais lentement mais sûrement j’ai gagné des followers. J’ai commencé à vendre des petits formats ici et là directement via Instagram (et Facebook dans une moindre mesure). Une série de peintures en particulier a été très partagée et à partir de là ça a été exponentiel. Une galerie américaine (avec qui j’expose toujours, c’était il y a quatre ans) m’a contactée et, exposant en galerie pour la première fois, j’ai dû monter mes prix, et à ma grande surprise les gens ont continué à acheter. (…) Aujourd’hui je vends beaucoup directement via Instagram, et mes peintures ont été pas mal diffusées sur le net via des blogs qui y ont repris des images. Instagram a donc été vraiment instrumental dans ma réelle professionnalisation. »

Nouvelle approche, nouveaux enjeux 

En tant que spectateur, le rapport à l’artiste se trouve totalement modifié puisque Instagram permet, par un système de narration visuelle, de suivre le quotidien d’artistes et d’entrer dans les coulisses de l’œuvre en train de se faire. A la manière de ce qui pourrait se rapprocher d’une performance, les “artistes instagrameurs” posent en photo devant leur chevalet, le pinceau à la main, et se filment en présentant les matériaux et techniques utilisées. Il suffit de faire un tour sur le compte d’Inès Longevial, peintre suivie par près de 250 000 personnes, qui régulièrement se filme au cours de la réalisation de ses tableaux, pour se rendre compte du phénomène. Le réseau social nous offre ainsi la possibilité de suivre le processus de création et a cette particularité qu’il met en avant l’artiste, qui lui-même devient partie intégrante de son œuvre.

Instagram permet de réduire les différentes barrières (socioéconomiques, relationnelles) puisque « n’importe qui peut exploser, pas besoin d’avoir les contacts appropriés ou de sortir de l’ENSBA (École Nationale Supérieure des Beaux-Arts) », explique Hélène. Plaire à un certain public n’est pas une condition préalable à l’exposition de ses œuvres, chacun se retrouvant ainsi gérant et modérateur de sa propre galerie qui n’est autre que son feed Instagram. Si l’on y rencontre beaucoup de dessinateurs et de peintres, d’autres formes artistiques tels que le poème – qui marque l’univers notamment de Rupi kaur – ou le collage – qui a conquis les milliers d’abonnés de Serg Nehaev – connaissent un franc succès. Les photographes sont également extrêmement présents sur Instagram. S’ils auraient pu se noyer dans la masse de photographies publiées sur ce réseau dédié à l’image, ils ont réussi à en faire un support d’expression et de partage comme les autres artistes. Marvin Bonheur, par exemple, y transmet ses souvenirs de jeunesse, la banlieue de son enfance, à travers ses clichés argentiques. Les artistes peuvent s’exprimer librement, détachés des contraintes et principes instaurés par l’art conceptuel actuel, ou l’analyse de ce qui permet à l’art d’être art. Instagram favorise ainsi l’émergence de nouveaux courants artistiques libérés de tous les dogmes… sauf peut-être le « dogme Instagram » lui-même. 

Censure et popularité : la dictature Instagram ?

En effet, si la liberté semble pouvoir y être totale, c’est sans compter sur la politique du réseau social qui n’hésite pas à censurer les contenus dits « inappropriés » – un corps nu ou des tétons féminins par exemple. Malgré tous les avantages d’Instagram pour les artistes, la popularité et le talent sont trop souvent jugés en fonction du nombre d’abonnés. Ce diktat du nombre de followers et de like, qui dessert aussi bien qu’il sert s’applique aussi aux artistes. Maud Darbois le souligne d’une manière très juste, consciente qu’Instagram est un « outil formidable et atroce à la fois : c’est le public d’Instagram qui crée la célébrité, et le nombre d’abonnés peut parfois devenir un (faux) synonyme de talent ». Même constat du côté  d’Hélène Delmaire qui redoute une « uniformisation esthétique, liée à la mondialisation et à l’hyperconnectivité en général ». L’algorithme d’Instagram est ainsi fait qu’il « est parfois tentant de ne pas prendre de risques artistiques et de s’enfermer dans un style, car les propositions qui n’accrochent pas le regard dans la milliseconde ont moins de mentions j’aime et l’on devient vite dépendant de ce genre de validation. Il y a des artistes qui prennent plus de risques et font du travail plus intéressant que des comptes à 100k followers, mais ils ne sont pas remarqués car il faut prendre son temps pour pénétrer dans leur univers et ça, ça va à l’encontre total du principe des réseaux sociaux. C’est là que le circuit traditionnel des galeries joue encore son rôle, en proposant de la qualité plutôt que de l’immédiateté ».

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