Élections européennes : l’immigration au cœur des débats

© Frederick Florin / AFP / ayant droit

Photo : © Frederick Florin / AFP / ayant droit

Alors que près de 350 millions d’électeurs à travers l’Europe s’apprêtent à élire 705 représentants au Parlement européen, la question de l’immigration a, comme à son habitude en période électorale, réapparu sur le devant de la scène. 

Le thème de l’immigration est devenu, au fil des dernières années, ce que l’on dénomme « un marronnier » dans l’espace médiatique ; un de ces thèmes que l’on peut ressortir en période creuse pour pallier le manque actualité croustillante, à l’instar de la rentrée des classes, de l’arrivée du printemps ou des premières tombées de neige. C’est en particulier un leitmotiv fréquemment utilisé par l’extrême-droite, qui voit souvent en l’immigration une menace pour la société occidentale, n’hésitant pas à brandir l’argument identitaire à des fins électorales. 

Ainsi, à l’approche des élections européennes qui se dérouleront du 23 au 26 mai, la question migratoire est revenue au coeur des débats, occupant une place centrale dans les propositions de la grande majorité des 34 listes déposées en France pour le scrutin européen. Alors que les discours anti-migrants n’en finissent plus de gagner du terrain en Europe, de la Hongrie à l’Italie en passant par la Pologne et – bien entendu – la France, ce thème, hautement polarisé, risque d’occuper une place de premier rang dans l’esprit des électeurs au moment d’insérer leur bulletin dans l’urne. 

Un discours anti-migrants généralisé

La vague populiste qui surfe sur l’Europe pourrait donc se matérialiser politiquement dans les prochains jours avec la très probable entrée au Parlement de nombreux députés d’extrême-droite. L’affrontement entre libéraux et conservateurs, « un clivage trompeur » ultramédiatisé qui ne laisse d’autre option aux électeurs que de choisir entre l’un de deux camps, risque donc de tourner à l’avantage de ces derniers. Symbole de l’échec cuisant des gauches européennes et des partis de centre-droite à s’imposer dans le débat politique, notamment sur la question de l’immigration.

Pourtant, à certains égards, le gouvernement français n’a rien à envier aux propositions de l’extrême-droite concernant l’immigration. En effet, l’allongement de la rétention administrative à 90 jours, mesure fortement critique de la loi asile-immigration promulguée en septembre 2018, a illustré la volonté du gouvernement français d’adopter une politique restrictive du droit d’asile. Le refus de la France d’accueillir l’Aquarius en juin dernier en est un autre exemple, alors que plus de 2260 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2018. C’est donc dans un contexte d’aversion à l’égard des migrants – souvent décrits comme un groupe uniforme, sans distinguer les déplacements forcés par la persécution des migrations économiques ou laborales – que vont se dérouler ces élections, qui pourraient avoir un impact conséquent sur l’avenir de la politique européenne, et notamment du système Schengen. 

Un point central de tous les programmes

En Hongrie, sur les sept propositions du Fidesz, parti de Viktor Orban, six portent sur la question de l’immigration. Cependant, nul besoin d’aller regarder du côté de Budapest pour constater la prééminence de ce thème dans les programmes des partis aux élections européennes. Pour revenir au cas français, l’immigration occupe une place majeure dans la grande majorité des programmes des listes inscrites au scrutin, et est uniquement absente des listes centrées sur un unique enjeu (parti animaliste, royalistes, partisans de l’Espéranto, etc.). D’autre part, elle représente la clé de voûte du programme de Renaud Camus, le polémiste connu pour sa théorie du Grand Remplacement, ou encore de celui de la « liste de la reconquête » de Vincent Vauclin, qui partage le goût de Renaud Camus pour la « remigration », et a pour faits d’armes la comparaison des immigrés avec des insectes. 

Sans surprise, les partis de droite et l’extrême-droite s’affirment en faveur d’un durcissement des normes en matière d’asile et d’accueil, et prônent le renforcement des frontières nationales, en associant souvent la question migratoire avec le terrorisme et les problématiques sécuritaires. En général, c’est le même son de cloche chez Nicolas Dupont-Aignan, le Rassemblement National ou les Patriotes, avec la prévalence de certaines promesses, telles que « la protection des frontières extérieures » et « le rétablissement des frontières intérieures » face à une immigration jugée « massive ». Un qualificatif que l’on retrouve également chez l’Union de la droite et du centre, la liste menée par le membre du parti Les Républicains, François-Xavier Bellamy. 

Pour la liste LREM menée par Nathalie Loiseau, la coopération européenne est la clé principale d’une politique migratoire commune efficace, en insistant sur la nécessité de sauvegarder Schengen. Un avis partagé par la majorité des listes de gauche, qui mettent également en exergue des valeurs de solidarité et d’humanité dans l’accueil des migrants et des demandeurs d’asile, et appellent à lutter contre les causes des migrations et à agir pour éviter que des milliers d’individus entreprennent un voyage périlleux en mer Méditerranée. 

Et les gilets jaunes dans tout ça ? Représenté par deux listes, l’Alliance jaune menée par Francis Lalanne, et la Liste Evolution citoyenne, avec à sa tête Christophe Chalençon, le mouvement, n’a cessé d’être instrumentalisé par divers partis, notamment d’extrême-droite – la liste ralliée aux Patriotes étant par ailleurs dénommée Ensemble patriotes et gilets jaunes : pour la France, sortons de l’Union européenne !. Si l’Alliance jaune s’affirme focalisée sur la question écologique, le programme de la liste menée par Christophe Chalençon contient quant à lui un chapitre sur l’immigration, dans lequel il est indiqué que « l’immigration doit être un choix et non une contrainte », et est dénoncée la politique néocoloniale de la France sur le continent africain. 

© Eric Feferberg / AFP / ayant droit

Les grands débats en question 

Au-delà des éléments de langage et des discours politiques généraux existent des débats spécifiques sur la politique migratoire européenne. Ainsi, la réforme du Régime d’asile européen commun (RAEC), en chantier depuis maintenant trois ans, est un des thèmes phares de ces élections en matière d’immigration. Parmi les motifs qui ont empêché d’aboutir à un accord, une composante de la réforme du RAEC représente un point de discorde. La révision du Règlement Dublin III, qui établit que c’est le premier pays où le demandeur d’asile a présenté sa demande qui doit l’examiner, est contestée par de nombreux gouvernements. En effet, cette refonte, qui permettrait de délester certains pays – l’Espagne, la Grèce et l’Italie en particulier – de la lourde charge de traiter un nombre considérable de demandes d’asiles via l’établissement d’un mécanisme de relocalisation, n’a eu de cesse d’être contestée par les dirigeants européens.  

De ce fait, la révision du Règlement Dublin III est souhaitée par la liste du Parti Socialiste fusionné avec Place Publique, ainsi que par La France Insoumise, Génération.s, ou encore la liste écologiste menée par Yannick Jadot. D’autre part, l’harmonisation du système européen d’asile, autre point fort du RAEC, est proposé par ces partis, ainsi que par Renaissance, la liste de La  République en Marche. 

D’autre part, la question du contrôle des frontières s’avère cruciale, alors qu’on observe un repli progressif sur les territoires nationaux au détriment de la libre-circulation prônée par le système Schengen. On constate du côté du camp conservateur une préférence affichée pour un retour vers la frontière nationale, alors que le camp libéral défend la protection des frontières extérieures européennes et la sauvegarde de Schengen. Ici, au-delà de la question du renforcement de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) prévue par la Commission européenne, c’est bien l’avenir de la libre-circulation dans l’espace Schengen qui est en jeu. 

Parmi les autres enjeux fondamentaux en matière de migrations, le sauvetage en mer des migrants et la question des réseaux de passeurs demeurent en première ligne, ainsi que certains traités bilatéraux et multilatéraux avec des pays-tiers dénoncés notamment par LFI et Génération.s, dont l’accord UE-Turquie et les négociations avec la Libye, connue pour être le théâtre de violations massives des droits de l’homme. Concernant les missions de recherche et de sauvetage en mer, Envie d’Europe écologique et sociale, la liste issue de la fusion entre le Parti Socialiste et Place Publique, propose d’instaurer une « version européenne et solidaire » de l’opération de sauvetage des migrants « Mare nostrum ». De même, afin de d’endiguer l’institutionnalisation des réseaux de passeurs et d’éviter de nombreuses morts en mer Méditerranée, la proposition d’implémenter des voies complémentaires et sûres pour rejoindre l’Europe, telles que le visa humanitaire, a été émise par plusieurs partis de gauche. 

Enfin, une tendance apparue au fil des dernières années s’est matérialisée dans divers programmes, tels que celui de la liste emmenée par Nicolas Dupont-Aignan, ainsi que chez les Républicains, qui proposent de traiter l’asile hors de l’Europe. Cette externalisation de la  politique migratoire, inspirée du modèle australien, a pourtant été décriée par de nombreuses organisations non-gouvernementales, et a montré des résultats accablants en termes de violations des droits des migrants. En effet, les polémiques autour des conditions de détention des demandeurs d’asile sur l’île de Nauru en octobre dernier, avaient jeté l’opprobre sur les choix de politique migratoire du gouvernement australien. 

© Reuters / ayant droit

Déconstruire les préjugés sur l’immigration

A quelques jours du scrutin, l’immigration est un thème qui devrait jouer un rôle crucial dans le choix des électeurs. Face à l’exacerbation de la haine anti-migrants, des fantasmes liés aux migrations, couplés à la conjoncture économique, sociale et identitaire, il est pourtant nécessaire de déconstruire les pré-notions sur cette question. 

En effet, la notion de « tsunami migratoire » colportée par certaines mouvances de droite est évidemment plus qu’exagérée, tout comme la présentation de l’arrivée de migrants comme un Cheval du Troie du terrorisme. Aussi, il est nécessaire de dépasser la conception réductionniste qui met dans le même sac migrations volontaires et forcées, migrants dits « économiques » et demandeurs d’asile, et de ne pas oublier la prévalence des migrations légales, intra-communautaires, bien souvent oubliées, sur celles des migrations illégales extra-communautaires. 

De même, circonscrire la question migratoire à la sécurisation des frontières ne permet le développement d’une politique migratoire adaptée aux enjeux de notre époque. Les migrations sont une problématique structurelle, et l’on pourrait affirmer qu’elles ont toujours existé – de la conquête des Huns, aux mouvements de réfugiés après les guerres mondiales en passant par les vagues migratoires en Amérique. Si elles ont été accrues ces dernières années par la crise syrienne, les différents conflits en Afrique et la politique dictatoriale de certains Etats tels que l’Érythrée, ignorer leur existence au-delà du contexte actuel ne permet de développer une politique migratoire intégrale adaptée aux défis contemporains. 

L’Union Européenne se doit donc de proposer une réponse commune face à ces enjeux, en favorisant l’implémentation d’un réel système d’asile européen qui diminuerait la pression sur les pays d’arrivée, une meilleure intégration et une inclusion dans les sociétés européennes, la lutte contre le trafic et la traite humaine, sans pour autant délaisser la protection des frontières extérieures. Le Parlement Européen détient une place cruciale dans l’élaboration des politiques européennes, en particulier sur les questions d’asile et de migration. En ce sens, les élections de ce week-end représentent un tournant démocratique fort pour la gouvernance européenne en matière d’immigration pour les prochaines années, et plus généralement, sur l’avenir global de l’Union Européenne. 

Paul De Ryck

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.