« Contes immoraux – Partie 1 : maison mère » de Phia Ménard : déesse sisyphienne

© Jean-Luc Beaujault

Issue du jonglage, Phia Ménard invente depuis plus de vingt ans des spectacles qui oscillent entre cirque, danse et performance. Avec son sublime « Contes immoraux – Partie 1 : maison mère », l’artiste nous parle de son rôle dans la société, de l’héritage de la Grèce et de compassion avec un Parthénon en carton.  

Dans Saison sèche, son dernier spectacle présenté au Festival d’Avignon en juillet 2018, Phia Ménard dirigeait une troupe de performeuses qui finissaient par complètement saccager et détruire le décor de son spectacle (et le patriarcat au passage). Dans Maison mère, elle construit. Le spectacle est une performance solo où Phia Ménard entreprend d’élever à mains nues un petit Parthénon à partir d’un grand carton. Dit comme ça, le projet peut sembler être la caricature de la performance contemporaine avec son artiste star et son alibi politique. Ce serait gravement se tromper et passer à côté d’une spectacle d’une beauté et d’une humanité telles qu’on en voit rarement au théâtre, au musée ou dans la vie.

Pour la Dokumenta 14  de 2017 lors de laquelle Maison mère a été dévoilée pour la première fois, l’Allemagne, pays hôte de la manifestation, avait décidé de s’associer à la Grèce, ce qui expliquait l’un des axes de cette édition : « Learning from Athens ». Or, à Athènes, il y a le Parthénon, un temple dédié à Athéna, fille de Zeus et déesse de la stratégie militaire mais aussi de la sagesse, des artisans et des artistes. Une sorte de Phia Ménard des temps anciens en somme. Car, sur le plateau de la salle transformable du Théâtre des Amandiers, c’est à la performance d’une artiste tant qu’à l’avènement d’une déesse qu’on assiste.

© Jean-Luc Beaujault

Athéna punk

Dans un costume à mi-chemin entre la Furiosa de Mad Max et une dominatrice, Phia Ménard toise son public avant de commencer à malmener l’immense feuille de carton étalée devant elle. Elle marche lentement et méthodiquement, armée de grandes tiges qui lui permettent d’équilibrer la structure. Elle découpe, emboite, scotche (énormément !) et, progressivement, on voit la construction prendre forme. Au départ le carton est docile et tout semble facile mais, rapidement, les premiers obstacles surgissent. Tel pan de carton tombe systématiquement. Tel autre refuse de s’emboiter correctement. La structure s’élève et prend du poids. Il faut la faire basculer dans un sens, puis dans l’autre. Phia Ménard se débat, va et vient, sue, jure et parfois supplie. Et nous aussi. On prie pour que ce satané temple se plie à sa volonté et à ses efforts, qu’il reste en place bon dieu ! La tension se propage, alimentée par la création sonore qui accompagne le spectacle. Réalisée par Ivan Roussel, elle ré-utilise les multiples bruits de la salle: les pas de Phia Ménard sur le carton, le son de ses dents déchirant du scotch, son souffle ou les rires (de plus en plus) nerveux du public. Anxiogène à souhait. Parfois, le suspens est insupportable, on ferme les yeux, on prie (ça semble de circonstance), on se ronge les ongles et on retient son souffle. Dix fois on croit que la structure va s’écraser, que jamais l’artiste ne parviendra à la soulever et la faire basculer avec le mélange de force et de délicatesse requis.

© Jean-Luc Beaujault

Sisyphe moderne

Mais finalement elle y parvient. Elle est si puissante, ça semble si évident qu’on oublie presque aussitôt qu’un instant avant on voulait bondir sur scène pour l’aider. On est presque plus soulagé qu’elle quand même, on respire, on boit un coup, on jette un œil complice à son voisin. Armée d’une tronçonneuse, Ménard entreprend alors de découper les fameuses colonnes de son Parthénon en kit. Ça fait du bruit et c’est facile, c’est cent pour cent jouissif. Une heure après le début du spectacle, c’est bon, le temple est bâti. On se prosternerait bien devant Phia Ménard mais, à peine le temps d’y penser qu’une fine pluie se déverse lentement sur le plateau. Le Parthénon est en carton, il ne tiendra pas longtemps. On a envie de hurler, de pleurer, de crier à l’injustice. On est abattu car, bien plus que la maison mère de Phia Ménard, c’est toute notre civilisation qui semble s’écrouler devant nous. On n’a rien fait mais on se sent coupable ( justement parce qu’on n’a rien fait et qu’on continue de ne rien faire ?). Impassible, l’artiste-artisan Ménard contemple son œuvre se gorger d’eau. Elle semble presque apprécier la fraîcheur qui envahit progressivement la salle et la beauté de ce chaos. Pas d’amertume ni de dépit chez elle mais une résignation altière. Peu importe, elle recommencera demain. Et le jour d’après. Et le jour d’encore après. Les artistes et les dieux sont là pour ça.

Jusqu’au 18 mai aux Théâtres des Amandiers de Nanterre. De Phia Ménard. Compagnie Non Nova. 1h30.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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