CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2019 – « Zombi Child », le zombie est dans la bergerie

© Playtime

QUINZAINE DES RÉALISATEURS – Trois ans après le polémique Nocturama, Bertrand Bonello fait son retour sur la croisette pour défendre le très attendu Zombie Child.

Si Jim Jarmusch faisait déferler les zombies sur le Palais des festivals ce mardi, avec sa comédie zombifique, The Dead Don’t Die, Bertrand Bonello, lui, nous fait remonter aux sources de ce mythe qui fut réalité en Haïti à la fin du XIXe siècle. Dès le premier plan crépusculaire, le réalisateur nous plonge dans la moiteur inquiétante des paysages haïtiens qui furent, dans les années 1980, le théâtre d’étranges faits de zombification. Le film se base sur l’histoire vraie de Clairvius Narcisse, enterré vivant après qu’on l’ait cru terrassé par une maladie, et ramené à la vie par des planteurs de cannes à sucres grâce à une mystérieuse poudre hallucinogène, réduisant les hommes en zombi exploitable à merci. Les premiers plans dans les plantations de cannes à sucre sont saisissant, face à ces corps hébétés, geignants, vulnérables, sur lesquels s’abattent les coups des planteurs, on mesure toute la charge politique que place Bonello dans cette figure du zombie. Le zombi c’est celui qui subi la violence d’un ordre qu’il n’a pas choisi et dont il ne peut se libérer. Pourtant cette violence Clairvius Narcisse est parvenu à la fuir, retournant vivre une deuxième vie parmi les siens, au prix d’une longue errance.

Cette histoire horrifique et merveilleuse, Bonello vient la mettre en miroir avec une autre temporalité  : dans le Paris d’aujourd’hui, au très guindé pensionnat de la légion d’honneur, des jeunes filles s’ennuient. Parmi elles, l’arrière petite fille de Clairvius, Melissa, cherche à s’intégrer dans cet entre-soi féminin polissé. Une parenté fictionnelle qui permet au réalisateur de lier efficacement le Paris contemporain et l’Haïti colonisée d’hier. Tout le film se construit sur l’alternance entre ces deux espaces, liés par la menace de l’éveil du zombi en Mélissa. Et Bonnello joue sur cette appréhension avec une grande subtilité. Les silhouettes glissent dans les couloirs la nuit, rappelant immanquablement au spectateur l’ouverture toute en déambulation urbaine de Nocturama. Dans les douches partagées les corps se frôlent, partagent une intimité sans crainte,  renforçant la puissance symbolique de ces corps féminins adolescents eux-mêmes en pleine transformation.

Sous le glacis du film de genre, que Bonello maîtrise sans conteste, la figure du zombi apparaît comme un corps en résistance contre l’ordre établi. Clairvius fuit les planteurs qui le réduise en esclavage, Mélissa remet en cause le port de l’uniforme qui l’enferme et l’empêche d’affirmer pleinement son identité. Une identité partagée entre l’héritage du vodoo qui fait d’elle une zombie, le film joue avec beaucoup d’humour sur cette transformation qui reste sous-terraine, Mélissa rêve qu’elle mange le visage de l’une de ses amies, mais ne passera jamais à l’acte. Et le sentiment d’une adolescence féminine partagée avec ses camarades de sororité littéraire, avec lesquelles elle se retrouve à la nuit tombée pour boire du gin et vouer une sorte de culte obsessionnel à Damso. Être zombi c’est accepter la part de vie et de mort qui réside en chacun, un éloge du fantastique et de la diversité, que Bonello fait résonner à travers la poésie de René Depestre, que Mélissa utilise pour faire ses preuves auprès des filles de la sororité  :

« Écoutez monde blanc
Les salves de nos morts
Écoutez ma voix de zombi
En l’honneur de nos morts
Écoutez monde blanc
Mon typhon de bêtes fauves
Mon sang déchirant ma tristesse
Sur tous les chemins du monde
 »

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