CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2019 – « Sorry We Missed You », énième drame social

© Joss Barratt

SELECTION OFFICIELLE – COMPÉTITION – Habitué du Festival de Cannes, Ken Loach revient avec son dernier portrait sociétal Sorry We Missed You. Pas de surprise, la dystopie est bien au rendez-vous.

Le schéma d’une famille en galère : Ricky (Kris Hitchens), un père qui s’efforce de trouver un boulot convenable, Abby (Debbie Honeywood) une mère rongée par les remords de ne pas être présente pour ses enfants – qui passe ses journées à assister des personnes séniles – et les deux enfants, Liza Jane (Katie Proctor) et Seb (Rhys Stone), un adolescent en pleine crise, qui rate les cours pour taguer les murs de New Castle. Si la famille peine à rembourser ses dettes, elle s’accroche néanmoins à l’espoir de devenir un jour propriétaire de leur propre habitation. Alors quand Ricky signe dans une franchise et demande à sa femme de vendre sa voiture pour pouvoir louer un camion, tous lui font confiance les yeux fermés. Le père de famille devient alors livreur à plein temps, enchaîne les allers-retours et encaisse les humeurs maussades des clients, non sans broncher. Le réalisateur fait plonger la situation familiale des Turner dans un véritable drame social lorsque l’aîné se rebelle. Il est expulsé de son école, vole, se fait arrêter par la police et tient tête à deux parents qui apparaissent comme trop laxistes. La famille pourtant unie au départ se laisse malmener par des tensions qui ne font que se propager, jusqu’à étouffer Ricky et Abby. Fidèle à lui-même, Ken Loach ne laisse pas de répit à ses protagonistes qui, loin de s’en sortir, sont davantage accablés par un malheur omniprésent.

Ce malheur, c’est le mal-être sociétal propre au réalisateur britannique. Les personnages de son film sont humains, attachants, doux. Mais ils sont aussi d’une mollesse insoutenable, passifs et les épaules lourdes de la malchance qu’ils se trainent. La seule scène qui illustre une colère trop longtemps contenue d’Abby fait du bien, mais cette dernière s’effondre en larme après avoir vociféré un flot d’insultes et rentre à nouveau dans son rôle de pion assujetti à la misère de la société. Une société bien ancrée dans l’ère du temps, consommatrice comme le souligne habilement Ken Loach avec ces nombreuses références à la publicité, à cette urgence de consommer ces amas de colis livrés quotidiennement par Ricky. Une société individualiste, l’entraide n’est pas chose acquise et la douceur d’Abby envers ses « patients » est complètement décalée avec l’extérieur froid et désintéressé. Une société déshumanisée enfin, qui confond l’être humain et la machine, qui ne prend pas en compte le désespoir et l’appel à l’aide. Face à son manager qui se la joue pédagogue, Ricky n’est qu’une paire de bras en plus, tout aussi mécanique que les scanners qui valent plus que les employés réunis. C’est sans surprise que le réalisateur retrace une nouvelle fois le visage maladif d’une contemporanéité malsaine. Si l’on est habitué à ce genre de scénario répétitif de sa part, la volonté d’une piqure de rappel n’est jamais innocente.

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