CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2019 – « Mickey and the Bear », fuir pour survivre

© Wayna Pitch

ACID – Annabelle Attanasio présentait dans le cadre de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion, son premier film Mickey and the Bear, premier essai réussi.

«  Mickey and the Bear  »…même le titre ressemble à un conte. Dans une petite ville perdue du Montana une jeune femme, Mickey Beck, (Camila Morrone) a l’entière responsabilité de son père, Hank (James Badge Dale), vétéran accro aux opiacés. Habituée aux allers retours au comissariat et aux interminables négociations avec les psychologues pour réapprovisionner son père en médicaments, la jeune fille gère ses crises et s’occupe de lui à plein temps quand elle ne travaille pas chez le taxidermiste de la ville pour ramener l’argent qui leur permet de vivre. Depuis la mort de sa mère, elle vit donc seule avec son père qui a du mal à différencier réalité, rêve, présent et passé. Sa fille est devenue le substitut à sa défunte femme dont les affaires s’amassent encore dans la penderie du mobil-home. Impossible pour Hank d’aborder le passé ou de parler de sa femme, resté en suspend dans le temps, il s’enferme dans une immobilité morbide qui lui permet de ne plus rien ressentir. Mickey est la seule chose qu’il reste à Hank qui semble avoir perdu tout contrôle sur sa propre vie. Quand l’opportunité de quitter la ville pour ses études se présente, Mickey se retrouve devant un choix impossible à faire.

Tout et tous la destine à rester. Son père compte sur elle plus que sur lui même et lui répète à travers de répétitives plaintes culpabilisatrices, que sans elle il ne serait rien. Son petit ami, Aron, joué par Ben Rosenfield que l’on avait vu en 2015 dans L’Homme irrationnel de Woody Allen, a déjà planifié tout leur futur commun ; mariage, enfants et moto incluse. En rencontrant Wyatt (Calvin Demba), un nouvel élève arrivé en cour d’année, Mickey se rend compte que rien ne l’oblige à cette immobilité à part le rôle qu’elle s’est donné.

© Thick Media

Seulement, partir c’est laisser son père sombrer dans la dépendance et la douleur. Dès qu’elle quitte l’appartement, Hank se jette sur le placard plein de flacons qui l’anesthésie jusqu’à la prochaine prise. Rester c’est s’abandonner soi au profit des autres. L’amour que porte Hank envers Mickey est empoisonné par la douleur et les comprimés. Beaucoup de scènes montrent les regards insistant du père sur sa fille, à qui il répète sa beauté avant de tourné des yeux troublés. La caméra insiste sur l’empêchement du père et sur la peur de Mickey une fois que les flacons sont vides. Les animaux empaillés que le taxidermiste fixe dans des pauses féroces forment une belle métaphore avec la situation de Hank, les médicaments réprimant et fixant dans le temps ses instincts malades que l’on voit passer furtivement dans ses yeux. La jeune femme porte les habits de sa mère et Hank ne sait plus comment se comporter, les rôles et les femmes se confondant dans son esprit. Mickey fuit comme Catherine Deneuve fuyait Jean Marais dans le Peau d’âne de Jacques Demy, pour échapper à un père qui la prend pour une autre. Elle joue le jeu jusqu’à ce que les médicaments comme l’étaient les robes pour Deneuve ne suffisent plus à retenir l’acte inévitable. Mickey ne lui laissera pas le temps de comettre l’irréparable, elle s’en ira dans une course vitale et furieuse, pour finalement se choisir elle.

Mickey and the Bear a d’intéressant le point de vue qu’il adopte. Annabelle Attanasio présente la relation entre un père et une fille à travers le regard de la jeune femme, peu représenté au cinéma. On ressent cet amour/dégoût qu’elle a pour ce père à qui elle donne tout et qui lui prend plus qu’il ne donne. Obsédée par son rôle et l’idée qu’elle pourrait parvenir à le soigner, elle restera jusqu’à ce qu’elle comprenne avec l’aide de la psychologue qui suit Hank (Rebecca Henderson), que jamais il ne pourra guérir. La caméra se place tout contre l’héroïne, jouée avec douceur et précision par Camila Morrone. A 26 ans, Annabelle Attanasio signe un premier film émouvant et juste, qui dresse le portrait d’une Amérique des profondeurs aux familles brisées par la guerre.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in CINÉMA