CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2019 – « Mektoub My Love : Intermezzo », l’appétit Kechichéen

© Pathé Distribution

SELECTION OFFICIELLE – COMPETITION – Abdellatif Kechiche est de retour à Cannes avec la suite de son premier volet Mektoub My Love : Canto Uno (2017). Cet intermède de trois heures trente est la pause copieuse que prennent les personnages, le temps d’une soirée, le temps de se retrouver.

Trois décors, trois espaces sociaux-temporels. Le premier s’ouvre sur la plage ensoleillée de Sète où la caméra oscille entre les corps déjà connus du premier film, qui s’éclaboussent dans les vagues et dévoilent chaque partie tannée de leurs membres, et le corps figé de Marie (Marie Bernard) encore inconnue, allongée sur sa serviette, qui observe ce groupe d’amis un livre à la main. Clin d’oeil à la première rencontre entre la bande de Tony (Salim Kéchiouche) et les deux touristes de Nice, Céline (Lou Luttiau) et Charlotte (Alexia Chardard). Ces dernières se sont par ailleurs complètement intégrées au groupe. En cette fin d’après-midi, c’est au tour de Marie de pénétrer le cercle de cette jeunesse exaltée. Elle comprend vite qu’ils sont tous liés par un lien familial, ou amical d’enfance. Elle comprend aussi qu’ils sont tous animés par un désir brulant, qui rythme chacun de leur geste et leur regard. Les effleurements, les mots échangés, les gestes et mouvances de leur corps humides, sont eux-même le récit principal de cette première scène. On devine la jalousie, l’appréhension, la curiosité, l’impatience, la convoitise. Abdellatif Kechiche offre un éventail d’émotions spontanées dans cet échange lumineux qui installe crescendo une atmosphère sensuelle dégagée par la peau dénudée et charnue des femmes présentes. Les dialogues sont à la fois insignifiants et nécessaires. On mentionne la caverne de Platon, la mythologie, la raison et l’ignorance, les « mythos ». Puis on bascule brutalement entre les quatre murs sombres de cette caverne, qui renferment durant près de trois heures des corps dansants, transis d’un érotisme violent.

Deuxième espace. Cette boîte de nuit où les filles se déhanchent sur du ABBA d’abord. Puis la tension monte, la caméra se focalise sur les fesses, sur les poitrines, puis sur les ventres. Tout devient charnel et physique. La musique ne s’arrête plus et construit cette tension sexuelle que le réalisateur veut décrire. Les femmes ne dansent pratiquement qu’entre elles, s’agrippent aux bars de pole dance, se caressent avidement. C’est le fantasme masculin qui se déploie sur la piste. Entre alors dans cet univers frénétique qui commence à s’enliser sérieusement, le personnage absent, celui dont tous parlaient précédemment. Il s’est construit autour d’Amin (Shaïn Boumedine) un mythe : il est l’homme différent mais l’homme parfait. Amin est l’artiste en décalage, qui ne parvient pas à se voir dans ce qu’il voit. Et toute sa mise en scène tend à montrer la marginalisation du jeune homme. Il est mal à l’aise, ne danse pas, observe, mais sans jamais que la caméra dévoile l’objet de ses regards intenses. « Arrête d’observer la vie, vis la vie » le presse sa cousine. Mais Amin ne ressent pas cette fièvre folle qui s’est emparée de tous les danseurs qui gravitent autour de lui. Il sait tout d’eux, son regard les détecte et les esprits se trahissent. Ils ont de plus en plus chaud, sous l’excitation montante qui leur sert d’énergie. Pourtant, la longue scène du cunnilingus qui provoque une réelle rupture avec le récit ne parvient pas à assimiler l’explosion sexuelle voulue, qui se construisait petit à petit au sein des corps transpirants et serrés. Elle est trop crue, trop brutale pour acquérir la signification attendue. Et les concernés rassasiés se fondent à nouveau dans la masse électrique, éclairée par les néons frénétiques.

Abdellatif Kechiche filme le désir, tel qu’il le fantasme. C’est un érotisme franc et rude. Il exploite avec ardeur les idées émergentes du premier volet. Cet épisode nocturne se veut d’être un tableau, et lui, le peintre cubiste qui tente de montrer chaque facette corporelle possible simultanément. Le corps féminin prend des formes, sous l’oeil mais aussi dans les échanges fatigués de ceux qui observent : « Tu préfères quoi comme cul toi ? Rebondis ? Plat ? ». Le public s’épuise avec ses acteurs, devant ce panorama qui ne prend jamais fin. La sensation d’enfermement devient à la limite du supportable, le silence ne semble plus exister à Sète à ce moment de la nuit. Lorsque arrive soudainement le matin, d’une rupture presque comique avec l’expérience nocturne infligée, tout parait n’avoir été qu’un rêve. La seule chose qui perdure, c’est cette forme nue du corps féminin, aux côtés de qui le regard se lève, lassé d’avoir observé.

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