CANNES 2019 – « Le daim », en veste et contre tous

QUINZAINE DES RÉALISATEURS – Si le septième film de Quentin Dupieux fait l’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, le sujet de sa nouvelle dinguerie est bien l’enfermement mental d’un homme convaincu que le monde doit tourner autour de sa veste au « style de malade ». Sans explication métaphysique inutile ni effets renversants, son Daim fait sensation. Barré, évidemment mais surtout jouissif.

Quentin Dupieux a quelque chose du cousin génial que l’on envie, ovni libre et débrouillard, parti vivre son rêve artistique loin de sa famille. Ce surdoué, symbole du cool puisque membre de la French touch (il nous en faut peut pour être impressionné), nous envoyait de temps en temps ses films de vacances, tous plus barrés les uns que les autres. On y croisait un pneu serial killer, un gourou kidnappeur de chiens, Eric Judor en flic borgne et surtout une folle envie de faire un cinéma décalé mais finalement simple. Si en apparence tout lui réussissait loin de nous, le voilà revenu avec sa vieille caméra DV dans son hexagone natal. Plutôt que de réduire son flux de créations, le cousin prodigue l’accélère. Après une garde à vue mouvementée en 2018, sa nouvelle lubie est une veste en daim à franges, que l’on imagine pas ailleurs que dans une ville paumée du Texas. Cette deuxième peau diabolique obsède Georges, qui plaque tout, bien que ce ne soit pas grand chose, pour mener une idylle avec cette étoffe adorée. Ensemble ils ont un projet radical: faire disparaître toutes les autres vestes, et donc leurs propriétaires, qui osent leur faire de l’ombre. Ils seront accompagnés dans leur dessein sanglant par une serveuse-monteuse de cinéma, sous les traits hargneux d’Adèle Haenel, un rôle qu’elle a confié avoir retravaillé avec le cinéaste, l’actrice jugeant la première esquisse trop superficielle.

Copyright atelier de production

Cette fétichisation de l’objet quotidien n’a rien de nouveau dans le cerveau déglingué de son auteur. Du pneu à la machine à écrire en passant par la radio cassette, tous obsèdent dans un premier temps, puis effacent les protagonistes devenus serviles. Abonné au grotesque, le visage découvert de Mr Oizo s’achemine d’année en année vers un cinéma plus formaliste, avec une construction narrative claire. Ici, le film s’inscrit dans une réalité bien définie, à mille lieux du flou temporel habituel. L’absurdité surgit avec l’obsession du héros, sincèrement persuadé de la suprématie que lui confère son acquisition. Par sa mise en scène frontale, le cinéaste ne viendra jamais contredire la conviction intime de Georges. C’est cette confrontation premier degré et grotesque que Dupieux réussit particulièrement. Autour de lui , rien n’est différent de notre réalité, sauf ce goût prononcé pour le vintage et la fadeur des personnages secondaires.

Un rôle taillé sur mesure

Au poste! rendait hommage aux films sur-dialogués des années 70 tendance Audiard, le Daim aux films de genre des années 80. Ici pas de flics et de voyous à la petite semaine, mais un serial killer résolument cintré. Le comique de situation est rendu crédible par le jusqu’au boutisme du héros. Barbe conséquente, visage tantôt contrarié tantôt illuminé, Jean Dujardin compose un Georges déstabilisant et fascinant. Conformément à ces derniers rôles, l’acteur prend des risques. La courte durée du film (1H17) ne l’empêche pas de s’amuser dans un rôle peu évident, la schizophrénie de son double l’obligeant à grommeler ou à s’adresser à sa chère veste durant la moitié du film.

Copyright Atelier de production

Derrière un rire froid doublé d’un malaise constant, Le Daim ne raconte ni plus ni moins que la trajectoire tragi comique d’un solitaire, abandonné et sans repères, prêt à tout pour conserver son style de malade. Délesté de toute interprétation philosophique, cette plongée réjouissante quoiqu’étouffante en “jette un max” et prouve que le cousin est une valeur sûre.

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