CANNES 2019 – « J’ai perdu mon corps », tour de main

SEMAINE DE LA CRITIQUE – Près de dix ans après son prix Découverte du court métrage pour Skhizein à La Semaine de la Critique en 2008, Jérémy Clapin est une fois de plus présent dans la même sélection. J’ai perdu mon corps est un film d’animation virtuose et émouvant.

Derrière ce sublime titre, J’ai perdu mon corps, s’esquisse un premier long métrage d’animation atypique et fascinant. Adaptée du roman Happy hand de Guillaume Laurant, – co-scénariste sur le film – ce projet singulier a pour principal protagoniste, une main. Échappée d’un laboratoire, cette main coupée s’aventure dans les rues du Paris des années 1990 à la recherche de son corps disparu. S’ensuit alors un périple vertigineux dans les profondeurs de la ville où l’organe manquant va devoir apprendre à survivre seul contre les dangers présents de toute part. En parallèle, Naoufel voit sa vie basculer le jour où ses parents décèdent dans un accident de voiture. Recueilli par son oncle et son cousin, il travaille comme livreur de pizzas. Lors d’une livraison, le jeune homme maladroit va tomber sous le charme d’une voix émanant d’un interphone et appartenant à une jeune bibliothécaire répondant au joli nom de Gabrielle.

À travers l’odyssée de la main amputée, Jérémy Clapin et les studios Xilam Animation recréent une ambiance urbaine, où la ville existe comme un personnage, un terrain de jeu à l’état brut. Dans son écriture, le cinéaste insiste subtilement sur la nécessité d’une main dans le paysage citadin et ordinaire. Une mère pianiste, des métiers de passation d’une main à une autre (bibliothécaire et livreur), un travail in extenso manuel (menuisier), mais aussi des poignées pour se tenir dans le métro, une montre, un gant abandonné… Ces simples citations amènent la poésie nécéssaire à la quête de la destinée du membre. Alors la force du film réside dans cette approche d’une destinée tragique quotidienne et de la part du surnaturel qui saupoudre la vie réelle, que seule permet l’animation.

Le réalisateur alterne les temporalités et les registres. Le film d’aventure laisse place au drame romantique, l’ensemble ponctué d’un onirisme ambiant tandis que les souvenirs et le présent s’entremêlent. Formellement parfait, J’ai perdu mon corps frappe par sa maîtrise graphique et narrative. Jérémy Clapin réunit animation en 3D et dessins réalisés en 2D. Une harmonie technique créant une atmosphère organique où le destin d’une simple main dessinée procure des émotions aussi puissantes que s’il s’agissait d’un véritable être vivant. Les mélodies électroniques du musicien Dan Levy (du duo The Do) apportent quant à elles toute l’intensité dramatique à cette oeuvre complexe en constante mutation, déjà en lice pour la Caméra d’or.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.