CANNES 2019 – « It Must Be Heaven », un parfait étranger

SÉLECTION OFFICIELLE – COMPÉTITION – Du cinéphile averti au critique sans pitié, l’avis cinématographique est le même : la Sélection Officielle était d’un très haut niveau pour cette année 2019. Preuve ultime, l’avant – dernier film de la programmation : le songe d’Elia Suleiman, chef d’oeuvre absurde et mélancolique. Voyageant de la Palestine à la folie de l’Occident, l’homme sans voix offre, sans jamais brusquer, une grande réflexion sur notre temps, inquiète, décalée et offensive. Le film a reçu une Mention Spéciale au Palmarès du 72 ème Festival de Cannes.

La rigueur esthétique n’empêchera jamais à Elia Suleiman d’offrir une poésie mélancolique teintée d’un réalisme noir. C’est la réflexion que l’on se fait en sortant de son paradis lucide et débraillé. Elia Suleiman est apparu dans les salles obscures en 1996 avec Chronique d’une disparition. Ce film, et les trois qui suivront, lui ont permis d’obtenir deux titres particuliers : principal réalisateur palestinien contemporain ainsi que fils spirituel de Buster Keaton et Jacques Tati. Son air ironique, son visage impassible, ses yeux circonspects, sa morale perturbée et sa constante surprise traversent, avec une élégance joyeusement datée, son oeuvre.

En temps de guerre ou de paix, Elia Suleiman jouera Elia Suleiman, puisqu’il n’a pas d’autre choix que d’être Elia Suleiman. C’est donc le cas ici. Il n’a pas choisit ses airs de Droppy oriental, son flegme étranger pour des terres souvent colériques, son incapacité à se résoudre aux injustices qui fourmillent autour de lui. Lever le poing ou lancer la première pierre n’étant clairement pas dans les gênes de ce clown muet, il erre dans son Nazareth natal. Sans but précis, à moins qu’un film ne se prépare, peut-être s’appellera-t-il It Must Be heaven, sûrement sera-t-il sur la Palestine, assurément il sera drôle.

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Exil comique

Pour traduire son effarement, il prendra l’avion par deux fois, pour la France et les Etats-Unis. Jamais complètement choqué par les bassesses de ses contemporains, pas tout à fait partisan, il visite les plans – souvent fixes – du film qui se profile devant nos yeux. It must be heaven n’est pas un enchainement de scènettes drôlatiques et désespérés. Faussement innocent, le film traite de l’oppression israélienne, de l’obsession guerrière des grandes nations, du machisme persistant. Pour contrer avec douceur la bêtise ambiante, la lenteur humoristique demeure la plus belle des fleurs dans le canon. En s’envolant de Nazareth, Suleiman atterit à Paris, capitale technologique et vitrine militaire. Serait-ce le Paradis recherché ? Le corps des femmes sont peu vêtus, celles ci peuvent s’embrasser entre elles, les badauds paraissent libres et heureux. À ce jardin d’Éden et d’apparences, Suleiman oppose la longue file des miséreux (en France, on prononce “sans dents”) qui espèrent le repas des Restos du cœur. À la recherche d’un producteur, il s’entend dire par un de ses prétendants, Vincent Maraval “vrai” producteur du film, qu’il n’est pas” assez palestinien” pour que son projet voit le jour. Derrière la promesse de liberté, il y a les chars du 14 juillet qui circulent dans la capitale déserté, les policiers robotiques en gyropode, à roller ou à cheval ou encore les balayeurs qui jouent au football avec des canettes. La perte de repères n’empêche pas le nationalisme triomphant. De nation, le palestinien s’en voit souvent priver. Jusqu’à New York, où un taxi l’interroge sur ses origines, forçant Suleiman à prononcer ses uniques mots : “I’m from Nazareth. I’m palestinian”. Et le taxi d’afficher sa surprise, “Nazareth, c’est un pays ça ?”.

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Engagé ou non, le spectateur ressort de ce voyage ubuesque secoué par ces turbulences comiques. À défaut de changer le monde, certaines oeuvres peuvent faire ouvrir les yeux, non pas sur un conflit en particulier, mais sur un état du monde, accepté par défaut. Répondant malgré lui à une scène de boîte de nuit de 3h30 présentée la veille à Cannes par Abdelatif Kechiche, Elia Suleiman conclut sa parabole dans un club de Nazareth, avec optimisme. La jeunesse continue à danser, sur ses terres ou celle des autres, loin des questionnements étatiques. Alors que la scène se poursuit hors champ, pendant le générique final, l’on songe à cette phrase du présent Iñárritu : “Je crois aux idées, aux histoires qui passent par les images qui vous touchent en plein plexus”. Et vous laissent sans voix.

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