« Douleur et Gloire » – Tout sur Almodóvar

© STUDIOCANAL / El Deseo 2019

Trois ans après Julieta, Pedro Almodóvar signe son retour en compétition au Festival de Cannes. Un film superbe, intimiste et introspectif, présenté à Cannes en 2019.

Le physique d’Antonio Banderas ne trompe personne. Des vêtements aux cheveux ébouriffés, le comédien espagnol semble s’être glissé dans la peau de son cinéaste. Douleur et gloire, s’avère être un passage dans l’esprit labyrinthique de Pedro Almodóvar. Le réalisateur Madrilène, éternellement démiurge, sème des indices, reliant sa vie et son cinéma, ses fictions et ses réalités. Cette introspection cinématographique – jamais égocentrique, jamais embarrassante – plonge dans les méandres des souvenirs et regrets d’un créateur en panne d’inspiration.

Toute la symbolique visuelle – chère aux mises en scène du cinéaste – s’achemine vers cet intimité psychique. Un des premiers plans de Douleur et Gloire introduit son personnage, Salvador Mallo, (avatar de Pedro) le corps immergé sous l’eau dans une piscine. L’eau, métaphore de l’inconscient personnel comme un premier lien entre le présent et le passé. L’eau remontant vers la mère et les origines de la vie baignant dans le liquide amniotique. La genèse du cinéaste, ce sont indubitablement ces femmes espagnoles chantant avec passion (dans une scène déjà culte), celles de Volver, celles qui traversent toute sa filmographie depuis trente ans ; sa mère incarnée jeune ici par Penelope Cruz. La deuxième allégorie est celle de la caverne. Le jeune garçon et ses parents vivent dans une habitation troglodyte. Elle représente dans un même temps l’univers mental du personnage où l’enfance pauvre mais heureuse est matérialisée dans cet espace clos. Dans cette grotte, conçue comme figure de la religion, la mère du jeune garçon prend la décision de l’envoyer au séminaire étudier. « Je ne veux pas être prêtre » lui rétorque-t-il. D’ailleurs, s’il sera bien sujet d’une épiphanie dans ce lieu spirituel, elle sera d’ordre sexuelle, celle des premiers émois.

Cinéaste brisé

Le spectateur pourrait s’amuser à démêler les fils de la vérité et des fantasmes de Pedro Almodóvar. Certes, Douleur et Gloire s’impose comme son oeuvre la plus autobiographique, imaginée en troisième volet d’une trilogie entamée en 1986 par La Loi du désir et La Mauvaise éducation en 2004. Néanmoins, il s’agirait plutôt de s’intéresser au personnage, ce cinéaste égaré entre gloire passée et douleur présente. Salvador Mallo souffre seul dans son appartement aux murs recouverts d’oeuvres d’art : de ses insupportables maux de dos, de la mort récente de sa mère, d’une dépression chronique et l’incapacité de continuer à réaliser des films. Antonio Banderas, muse masculine du cinéaste, incarne ce personnage névrosé qui pourrait lui offrir une récompense d’interprétation. Tout en lui est contenu, rempli de souffrances.

Tandis que, La Cinémathèque souhaite restaurer un des plus grands succès de Mallo, Sabor, celui-ci va retrouver par hasard, l’acteur principal avec lequel il était fâché depuis trente ans. Cette rencontre est la première d’une série de retrouvailles, du premier amour à l’ancien amant. Almodovar brouille la temporalité alors que les souvenirs semblent s’imposer d’eux mêmes à l’écran grâce à sa mise en scène maitrisée d’un générique à l’autre.

Après Julieta, le cinéaste espagnol, poursuit sa cinématographie dans un style beaucoup moins extravagant que par le passé. Par cette sobriété brute, Almodóvar offre un de ces plus beaux films empreint d’une maturité tournée vers la quête d’inspiration, l’envie de continuer de tourner et la nécessité de se raconter subtilement dans la création. Un désir de cinéma qui pourrait lui garantir enfin une Palme d’or pour sa sixième sélection au Festival de Cannes.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.