CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2019 – « A Vida Invisível de Eurídice Gusmão », esquisse brésilienne

© ARP Distribution

SÉLECTION OFFICIELLE – UN CERTAIN REGARD – Karim Aïnou illustre le combat de deux jeunes femmes qui tentent de prendre en main leur destin, malgré les conditions d’un Brésil qui les oppresse.

1940, Rio de Janeiro. Deux jeunes femmes dévisagent la nature tropicale qui s’étend dans les dernières lueurs de cette fin de soirée. Lors de leur retour, elles se perdent et s’appellent l’une après l’autre. Les échos de leurs voix de cette scène d’ouverture sont eux-même l’écho du récit qui va suivre. Celle d’une séparation, douloureuse, entre ces deux soeurs qui puisent leur force de vivre l’une chez l’autre. Tout commence lorsque Guida (Julia Stockler), l’aînée, emballée par un amour de passage, prend la fuite avec son amant grec pour Athènes. Euridíce (Carol Duarte) se retrouve confrontée à la solitude et à ce sentiment d’abandon. Son père, un portugais dont les idéaux assez conservateurs dominent, nie l’existence de sa fille aînée qui les a « accablé de honte ». Il marie la cadette à un fils de bonne famille avec qui elle va vivre. Lors du retour de Guida enceinte et seule, prête à mettre au monde un enfant hors-mariage, le père de famille lui ferme la porte au visage. La jeune femme, ainsi brutalement séparée de sa soeur, qui vit pourtant dans la même ville, prend sa vie en main, en ne renonçant jamais à retrouver Euridíce, qu’elle croit partie vivre en Autriche accomplir son rêve de pianiste.

Les lettres lues en voix-off qui se perdent dans le récit bercent les histoires parallèles de ces deux jeunes femmes, qui mènent chacune une vie bien différente, loin de leurs ambitions de jeunesse. Guida travaille dans un monde ouvrier masculin, se lie d’amitié avec Filomena (Barbara Santos) qui l’aide à élever son fils. De temps à autre, elle part à la tombée de la nuit s’enivrer de plaisirs qui lui font oublier ses conditions de vie. Euridíce elle, devient la mère d’une bonne famille, femme au foyer qui suit des cours de piano voyant chaque jour son rêve s’éloigner un peu plus. Elle s’occupe de ses parents et cherche secrètement à retrouver sa soeur qu’elle croit toujours à Athènes, maintenue dans l’ignorance voulue par son père. Le destin des deux soeurs s’achemine ainsi, paraissant vouloir se croiser. Mais la volonté de chacune ne suffit pas, et derrière cette histoire émouvante, Karim Aïnouz peint le portrait d’un pays cruel, sans pitié, où la femme n’a pas sa place. « C’est un garçon » dit Guida à la naissance de son fils. « Il est chanceux alors » lui répond son amie.

Deux grossesses indésirées mais qui s’imposent à elles. Une sexualité féminine honteuse si entretenue hors-mariage. Un avenir pour la femme conditionné aux tâches ménagères, comme le relève habilement la scène entre Euridíce et son mari, lorsque ce dernier apprend qu’elle peut accomplir son ambition professionnelle. « Qui s’occupera de la maison ? Et de notre fille ? » s’insurge ce dernier, renchérit par le père de la jeune pianiste. Une mère qui vit dans l’ombre, et qui doit renoncer à sa fille au risque de se faire elle aussi chassée de la maison. Dans un monde où il faut user de son corps pour arriver à ses fins, la femme est tiraillée entre la réalité et son aspiration à être libre. La caméra du réalisateur brésilien entre dans l’intimité de ces femmes et montre une sexualité dystopique, où le plaisir n’est qu’une vaste illusion délavée. Pourtant, le portrait de ces deux soeurs est prenant. Il est une lutte incessante qu’elles mènent contre tout, même contre elles-même. Il n’y a pas de poésie ou de contemplation. L’aspect réaliste et cru de certaines scènes se veut engagé, démontrant avec justesse la brutalité d’un monde où les femmes paient pour avoir un jour rêvé.

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