« Camp » : qu’attendait-on des invités du Met Gala 2019 ?

Lundi 6 mai se tenait le Met Gala. Le bal est donné avant tout pour collecter des fonds au profit du Anna Wintour Costume Center et il marque l’inauguration de la nouvelle exposition de mode annuelle du musée. Le thème de cette année était : Camp : Notes of Fashion. Camp-ing ? Camp-agne ? Camp-rock ? Rien de tout cela. Explication de ce thème que la plupart d’entre nous n’ont toujours pas compris.

Pour comprendre ce que Camp signifie il faut revenir sur le livre de Susan Sontag Notes on “Camp” (1964). Dans cet essai en 58 points, l’auteure tente de théoriser et surtout de nommer une esthétique. L’omniprésence du Camp dans la culture occidentale, que ce soit dans les arts, dans les médias (publicité), dans les choses et dans les gens, montre que c’est plus qu’une esthétique. C’est une véritable philosophie, une manière de voir et d’appréhender le monde et ses codes sociaux inhérents. Ce qui rend la théorisation et la compréhension de ce thème aussi compliquée, c’est que l’on parle de sensibilité, un blason bien personnel.

Jared Leto en Gucci © BestImage/PurePeople

« A sensibility (as distinct from an idea) is one of the hardest things to talk about […] »

“Une sensibilité (à distinguer d’une idée) est l’une des choses les plus difficile à aborder […]”

Notes on “Camp”, Susan Sontag, 1964

Le style camp appartient avant tout à la culture LGBT+. Il offre une lentille par laquelle regarder différemment le monde, la société et les conventions de genre et de sexualité. De s’en amuser, de les contester, de les pasticher. En somme, désacraliser la culture dominante (cis, hétérosexuelle) et questionner les notions dogmatiques et poussiéreuses de virilité et de masculinité. En fait c’est le summum de la subjectivisation. Impossible donc de donner une silhouette, une couleur ou une forme précise au “style Camp”. 

« 18. One must distinguish between naïve and deliberate Camp. Pure Camp is always naive. Camp which knows itself to be Camp (“camping“) is usually less satisfying. »

« On doit bien distinguer le Camp naïf de l’intentionnel. Le Camp Pur est toujours naïf. Un Camp qui s’identifie en tant que tel est généralement moins satisfaisant. »

Notes on “Camp”, Susan Sontag, 1964

Le Camp c’est flouter les limites, rendre poreuses les classifications, remettre en question, voire renverser, les ordres préétablis. Camp c’est beaucoup de choses, cela peut tout être mais à l’inverse, tout ne peut pas être Camp (une phrase aussi abstraite que ce qu’elle tente d’illustrer. Vous commencez à comprendre ?). Une manière de voir le monde et de poser sur lui et sur les choses un regard stylisé. C’est une esthétisation de ce qui nous entoure. Quelque chose de fondamentalement contemporain, en mouvement et qui n’est absolument pas ancré dans une époque, comme l’explique Susan Sontag elle-même.

« 30. Of course, the canon of Camp can change. Time has a great deal to do with it. »

« Evidemment, les canons du Camp peuvent changer. Le temps joue un grand rôle là-dedans. »

Notes on “Camp”, Susan Sontag, 1964
Katy Perry en Moschino © Evan Agostini/Vanity Fair US

Le dress code alors ?

Dans son essai, Susan Sontag écrit que l’essence même du Camp est son amour pour le “non-naturel” : de l’artifice et de l’exagération. C’est un style marginal, comparable à ce que l’on voit depuis quelques années sur les podiums, une mode “statement“, finalement devenue plus ou moins “mainstream” (avec notamment Jeremy Scott, Victor & Rolf ou évidemment Mugler, qui ont été très présents sur le tapis rose par ailleurs) et popularisée par des artistes comme Lady Gaga pour ne citer qu’elle.

« 8. Camp is a vision of the world in terms of style — but a particular kind of style. It is the love of the exaggerated, the “off,” of things-being-what-they-are-not. »

« Camp c’est une vision du monde en terme de style — mais un genre particulier de style. C’est l’amour de l’exagéré, du “off”, des choses-étant-ce-qu’elles-ne-sont-pas. »

Notes on “Camp”, Susan Sontag, 1964
Jordan Roth en Iris Van Herpen © Getty Images

Au final, on pouvait attendre de l’humour, de l’androgynie, des détournements, de l’extravagance, du sensationnel, de l’artificiel, du pastiche et des postiches, du kitsch, du non conventionnel (en termes de silhouettes, de coupes, de matières), du too much, de la théâtralité.

« (Camp is) the farthest extension, in sensibility of the metaphor of life as theater »

« (Le Camp c’est) l’extension la plus lointaine, en sensibilité, de la métaphore de la vie comme un théâtre »

Notes on “Camp”, Susan Sontag, 1964

La notion de theatrum mundi occupe une place importante dans le Camp. Finalement toutes ces célébrités qui se donnent en spectacle, qui jouent le jeu de l’auto-fiction et de l’auto mise en scène (Gaga I see you !), est la manière la plus Camp possible de vivre cette soirée d’inauguration.

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