CINÉMA

« Alice T » – De fille à femme

Alice T, le dernier film du réalisateur Radu Muntean, habitué du Festival de Cannes depuis son film Boogie en 2008, raconte l’adolescence et la construction d’une jeune femme en pleine crise identitaire.

Photo : © BAC Films

Le film suit l’histoire d’Alice, jeune femme vivant comme elle l’entend son adolescence dans un lycée proche de Bucarest. Délaissant l’école, elle passe beaucoup de temps avec ses copines de lycée et des garçons avec lesquels elle papillonne insouciamment. Alice est rebelle, pleine de vie, de joie et de colère. Colère qui se retourne souvent contre sa mère adoptive, Bogdan (jouée avec délicatesse par Mihaela Sirbu) avec qui elle n’arrive plus à parler. Pendant une dispute, Bogdan apprend qu’Alice est enceinte, cette nouvelle qui d’abord la touche (ne pouvant pas avoir d’enfant elle-même), rapproche finalement la mère et la fille.

L’enfant en chaque adulte

Andra Guti qui joue le rôle d’Alice, fait ses premiers pas d’actrice avec ce personnage qui lui a valu le prix d’interprétation féminine au Festival de Locarno. Elle incarne parfaitement l’ambivalence de l’adolescence, se servant de son corps pour jongler entre l’enfant et la femme. Ses cheveux rouges flamboyants tombent sur des tenues excentriques qui mettent en valeur un corps qui n’a plus rien d’enfantin et qui pourtant se déplace avec une candeur toute enfantine. Quand il est question de danser sur la piste ou de jouer dans l’eau au bord de la plage, la jeune femme se meut avec une liberté totale, sans conscience de cet entre-deux âge, cet entre-deux corps qui créer un sentiment de malaise et d’ambivalence autant dans le regard de l’autre que dans le propre regard d’Alice.

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Radu Muntean donne, pour la première fois, le premier rôle à une adolescente. Avec Alice T, le réalisateur parle de la construction identitaire de l’individu durant l’adolescence et de la vulnérabilité et la sensibilité inhérente à chaque être humain. La construction d’Alice est problématique d’autant plus qu’elle a été adopté. Elle ne reconnaît pas son corps dans celui de sa mère, qu’elle trouve plus fin et plus gracieux, ni à travers le corps de ses amies ou de ses camarades de classe. Au sein de sa famille d’adoption, elle est aimée et acceptée (tout le monde se réjouit de sa grossesse), on la voit bercée et caressée par sa grand-mère et sa mère avec tendresse. Alice ne se sent pourtant jamais suffisamment aimée et court follement à la recherche de moyens pour combler le vide, changeant de costume et de masque selon les situations et les personnalités qu’elle rencontre.

Le personnage a cette force et cette sensibilité si particulière qui crée la vulnérabilité toute puissante de l’adolescence. Une vulnérabilité qui se fait plus muette à l’âge adulte, même si elle reste toujours présente en chacun de nous. C’est cette vulnérabilité qui rend le personnage d’Alice aimable. La première rencontre, nous la présente manipulatrice et autocentrée, c’est la narration qui permet de superposer à cette première façade une fragilité qui craquèle sa dureté pour faire apparaître ce que Radu Muntean appelle « un petit animal qui soit se battre pour sa survie, même si sa vie n’est pas en danger. » Elle parait dans un premier temps rebelle et provocatrice, jusqu’à ce que le film nous propose une rencontre plus intime avec le personnage tout en gardant ses distances et sa pudeur, pour nous faire miroiter les problématiques, les sentiments, les motivations et cette force-faiblesse qui anime le personnage et coule en elle sans fin et sans trêve.

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Mère et fille

Alice T, c’est aussi un film qui parle de la relation mère-fille. L’histoire de Bogdan et d’Alice est la même que beaucoup de mères et de filles à l’adolescence. Elles se sont éloignées et ne se comprennent plus. L’arrivée de l’enfant à naître, fonctionne comme le troisième éléments réequilibrant la relation entre les deux femmes, et formant sa pierre triangulaire. Bogdan voit cet enfant à venir comme étant un peu le sien, et se range immédiatement du côté de l’enfant donc du côté de sa fille à partir du moment où elle apprend la grossesse. L’injustice première qu’avait pu ressentir la mère en apprenant la grossesse d’Alice, meurtrie de désirer si précieusement une chose qu’elle ne peut avoir et que sa fille sans en avoir l’envie possède, domine le conflit avant de finalement laisser place à la tendresse.

Alice T, ce sont des instants de vie, des pièces dérangées d’un puzzle qu’on essaie de réarranger pour savoir qui l’on est et qui l’on veut être. Le film propose beaucoup de rôles féminins qui fonctionnent comme des modèles éparses avec lesquels Alice jongle pour savoir ce à quoi elle voudrait ressembler. Le film, c’est le parcours d’une jeune femme, les retrouvailles d’une mère et d’une fille et la difficulté de comprendre qui l’on est.

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