SORTIES BD – Tout est dans le détail

Du parcours d’un jeune garçon dans une tribu à une description loufoque de la main, les sorties BD du mois d’avril laissent la belle part à l’imaginaire, à la découverte de l’autre et à l’humour absurde. Trois titres ont maintenu notre attention.

Photo : © Niourk, Olivier Vatine, Ankama Editions

Niourk d’Olivier Vatine

Un petit enfant est rejeté par sa tribu en raison de sa couleur de peau. « L’enfant noir », comme ils l’appellent, se met en quête de trouver l’entrée du domaine des dieux. Avide de reconnaissance, il tombe sur les vestiges de notre civilisation, où les restes d’immeubles côtoient de curieuses créatures. Ce qui nous semble être un récit sur la préhistoire devient une leçon de science-fiction et de dystopie.

La réédition intégrale de Niourk permet de (re)découvrir le talent d’Olivier Vatine, figure importante dans le champ de la science-fiction. Le père d’Aquablue propose une relecture de l’histoire de l’humanité. Le premier chapitre a des allures de 2001, faisant des objets contemporains (le vélo, par exemple) une bénédiction des dieux. Très vite le récit des origines de l’humanité bascule pour offrir une vision tétanisante du devenir de l’homme autour des années 2200. En effet, la précarité de la société de consommation est décrite à travers les yeux d’un jeune enfant. Les hologrammes de publicité deviennent des simulacres de dieu dans un univers post-apocalyptique où la désolation règne. C’est, à ce titre, un des plus beaux moments du premier tome. En bas d’un escalator, le fantôme d’une femme hispanique jaillit devant l’enfant. Elle déclame une publicité dans une langue qu’il ne comprend pas, faisant apparaître une carte bleue pour vanter les tarifs attractifs du centre commercial. Olivier Vanine glisse ceci entre deux cases de BD : «J’entassai dans un caddie des objets sans signification pour moi, sachant très bien que je ne pourrais pas redescendre dans la plaine avec tout ce fatras».

L’auteur joue sans cesse avec le temps, changeant d’échelle et de temporalité à chaque tome. Le genre de la science-fiction est poussé dans ses retranchements au moment où apparaissent les explications sur l’état de décomposition de la planète Terre. À la manière du roman de Harry Harrison intitulé Make Room! Make Room! (Soleil vert en français), l’homme est responsable de son malheur et la cause est écologique. En adaptant Stefan Wul, Olivier Chanine creuse ce sillon des récits d’anticipation. Il développe un univers riche et conséquent où les créatures sous-marines viennent rappeler à l’humanité la violence infligée à la Terre. Visuellement, la ville de New-York ressemble aux images filmées par Francis Lawrence dans Je suis une légende et les couleurs claires viennent adoucir l’image d’une capitale mondiale dévastée. En plaçant son récit à hauteur d’enfant, Olivier Vatine prend le pari de l’émerveillement, du goût de la découverte, sans se perdre dans les méandres d’une bande-dessinée à thèse. Rien que pour ce plaisir du récit, cet intégrale de Niourk est indispensable.

La main à cinq doigts de José Parrondo

«Si elle était une tête, la Main mettrait des coups de boule pour toquer à la porte» C’est par ce genre de raisonnement absurde que se tisse une histoire dans La main à cinq doigts, de José Parrondo. Cette histoire, c’est celle d’une main perdue dans la répétition du quotidien. Elle rencontre un gant qui partage le temps d’une case sa lourde condition. C’est l’indifférence, l’impossibilité de qualifier la main, qui rend son existence pénible : «Hier il n’est rien arrivé à la Main. Elle s’en souvient dans les moindres détails». José Parrondo a l’intelligence de recourir à l’absurde pour mener à bien son aventure, rendant à cette partie du corps sa belle complexité. Cette main, c’est l’inattention portée aux gestes des autres, aux petites choses qui n’accrochent pas notre regard.

La poésie qui émane de cette bande-dessinée fait tenir l’ensemble dans la durée. Point de récit linéaire, seulement une succession d’aventures et de situations de plus en plus absurdes. Alternant les techniques, trait et pochoir, l’auteur touche la quintessence de son sujet : maintenir la vitesse de la réflexion avant de s’immobiliser et conclure sur la reconnaissance de sa condition. L’absurde disparaît au moment où la main prend conscience qu’elle est une main, réduisant ainsi la poésie au stade terrible du constat clinique. Un seul conseil : acceptez la main tendue.

Couverture La main à cinq doigts

Bug : Livre 2 de Enki Bilal

Le second tome de la saga Bug, amorcée en 2017, nous plonge à nouveau en 2041, au lendemain d’un bug mondial, détruisant la totalité des données numériques sur Terre. Le récit reprend directement après le cliffhanger du premier volet : Kameron Obb, ersatz de Nikopol, taché de bleu et détenant dans son cerveau l’entièreté du savoir numérique de l’humanité, devient à la fois l’homme le plus puissant et le plus recherché du monde. Ne dévoilons rien de la trame narrative de cette fable polar futuriste, car c’est ici que la force de ce nouvel opus réside. En se concentrant sur les conséquences de la catastrophe à l’échelle individuelle plutôt que sur la catastrophe en elle-même, l’auteur nous embarque dans un récit haletant et fluide. De Paris à Barcelone, en passant par la Corse et Marseille, le lecteur est baladé dans de nombreux décors, donnant à la fois un sentiment de road trip et de chasse à l’homme. Facilité par un découpage dynamique et différent de ce à quoi Enki Bilal nous avait habitué avec ses précédents travaux, les pages sont tournées nerveusement, tant l’envie de connaître le dénouement de l’histoire est forte.

D’un point de vue graphique, l’univers proposé porte la marque de Bilal mais l’atmosphère fantasmagorique présente dans ses œuvres précédentes est ici atténuée. Ce tome offre cependant des planches mémorables et expose quelques réflexions intéressantes concernant le transhumanisme, en mettant en scène des corps meurtris, via des représentations fascinantes et morbides.
Après la Trilogie du Coup de Sang, approchant des problématiques liées à l’écologie, et ses travaux précédents, traitant de l’obscurantisme religieux ainsi que des idéologies politiques, l’auteur propose ici des réflexions sur le “tout numérique” mais aborde la catastrophe du bug autrement que par la fatalité en laissant présager un avenir source de nombreuses opportunités pour une humanité libérée d’un méandre technologique. Tome plus consistant et moins maladroit que le premier, le cliffhanger de fin nous rend impatient de connaître le dénouement de cette fresque qui se tisse petit à petit !

Bug : Livre 2 de Enki Bilal, Editions Casterman, sortie le 17 avril 2019 – 18 euros  

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