« Petra » – Peindre la tragédie

Le festival des Reflets du Cinéma Ibérique de Villeurbanne proposait au public l’avant-première de Petra de Jaime Rosales. Un sixième long métrage qui renoue habilement avec les mécanismes de la tragédie.

Depuis 35 ans déjà, les Reflets du Cinéma Ibérique animent la ville de Lyon fin mars, avec une programmation chaque année plus audacieuse qui fait la part belle à des découvertes et films rares. Au fil des 41 long métrages qui ont traversé cette sélection, les spectateur.trices ont pu prendre conscience de la richesse des propositions formelles proposées par chaque pays. De la gigantesque série La Flor de Mariano Llinas, en passant par des films plus intimistes comme Belmonte de Federico Veiroj qui peint avec tendresse les questionnements d’un père sur sa paternité, ou encore Viaje al cuarto de una madre de Celia Rico Clavellino, où Lola Duenas campe avec sensibilité une mère fusionnelle qui voit grandir sa fille, le festival a réservé cette année de très belles surprises. Mais c’est surtout la remise du prix de cette édition à Yo Impossible de Patricia Ortega, un drame vénézuélien nécessaire sur la violence médicale subie par les personnes intersexes, qui nous a prouvé que les spectateus.trices des reflets étaient décidément à l’image de cette édition,  engagé.e.s et ambitieux.se.s !

Un prix qui, nous l’espérons, permettra d’offrir à Yo Impossible une sortie dans les salles française.

Le cinéma de Jaime Rosales

Avant de parler de Petra, quelques mots d’abord sur le cinéma de Jaime Rosales. Parfois comparé à Haneke, pour sa manière de peindre la tension et les vicissitudes de la cellule familial, son cinéma n’a cessé de se transformer plastiquement depuis ses débuts. En effet chaque film de Rosales prends le partie d’une esthétique radicalement différente des précédents. Le point focal de son esthétique et de sa mise en scène épousent parfaitement les logiques de la tragédie, avec cette ambition de filmer sans concessions les répercussions des événements qui rompent les vies de ses personnages. Il avait marqué les esprits avec La Soledad en 2007, où l’expérience d’un attentat terroriste faisait basculer la vie du personnage d’Adela. Avec Un Tir dans la tête en 2008, il plaçait le regard du spectateur à la place de celui du tueur prêt à abattre.

Bàrbara Lennie et Jaime Rosales sur le tournage de Petra

Petra est le sixième film du réalisateur et s’inscrit dans cette même lignée d’un cinéma radicale, qu’a toujours défendu Rosales. Véritable tragédie en sept actes, il y est question des mensonges et trahisons qui gangrènent les membres d’une même famille jusqu’à la mort. Petra, jeune danseuse et artiste peintre entre en résidence artistique dans la demeure du sculpteur Jaume, qu’elle pense être son père. Durant son séjour, alors qu’elle éprouve les limites de son art, elle découvre un homme cruel et pervers qui détruit la vie de ceux qui l’entourent.

La machine infernale 

Petra est une tragédie au sens le plus pur du terme. On y retrouve ses motifs les plus cathartiques et passionnels : le mensonge et la trahison, la menace de l’inceste fraternel, le meurtre, le suicide. Et la caméra rampante de Rosales est particulièrement propre à exacerber les non-dits et les tensions qui règnent entre ses personnages. La scène d’ouverture nous plonge d’emblée dans le parti pris esthétique qui sera celui du réalisateur durant tout le film. La séquence s’ouvre sur l’embrasure de la porte d’une chambre où l’on entend deux femmes parler sans les voir. Puis petit à petit avec ce mouvement rampant de la caméra porté, le cadre subverti cette limite de l’espace pour dévoiler l’arrivée de Petra dans la maison de Jaume.

Cette manière de laisser commencer l’action hors cadre, en filmant ce seuil que la caméra fini toujours par percer creuse l’inquiétude et le désir du spectateur pour ce hors champ ou va se jouer durant les tragédies naissantes et à venir. Les premières discussions de Lucas (le fils de Jaume) et Pietra dans la cuisine qui préfigurent les premiers sentiments d’amour du couple impossible. Le premier contact de Petra avec Teresa, alliée féminine qui se donnera la mort à la suite des manipulations et des abus abjectes de Jaume. Le spectateur a véritablement le sentiment d’être au seuil de la tragédie, que l’inexorable mouvement de la caméra vient porter à son regard.

Caméra fantôme

 Il en va de même pour le choix du plan séquence, qui s’exprime par cette caméra fantomatique qui glisse sur les corps des personnages pour venir saisir les visages au creux desquels se jouent les dilemmes les plus profonds. La présence de Marisa Paredes est époustouflante dans ces scènes où la caméra vient longuement embrassé ce visage dont la puissance expressive fait émerger le souvenir des générations de femmes fortes qu’elle a toujours incarné (chez Almodovar notamment, avec ses inoubliables performances dans Talons Aiguilles et Tout sur ma mère.)

Une caméra qui travaille donc véritablement au mécanisme implacable de la tragédie, avec ces travelling latéraux qui placent tantôt la violence en plein champ et tantôt l’éludent, toujours avec ce jeu sur la temporalité que permet le travelling et qui fait monter chez le spectateur l’angoisse de la confrontation avec ce qui se donne à voir.

Les seules survivantes de cette machine à broyer les êtres sont les femmes : Petra désormais veuve et sa fille orpheline de père, et Marisa qui devra pour le reste de sa vie vivre avec le mensonge qui a tué son fils. S’il paraît difficile d’apposer une ambition féministe au film de Rosales, reste ces trajectoires féminines, qu’il saisie dans une dernière séquence émouvante, où les retrouvailles de ces trois générations de femmes suppose la possibilité d’une vie à construire sur les décombres.  

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés