« L’étoffe du destin », la construction de soi par le sang et le labeur

Entre le Mali moderne et la Suisse du XVIIIe siècle, il y a plus de points communs qu’on ne le pense. Sebastien Palle explore ces deux mondes en parallèle, dans un roman savamment ficelé.

2010, Mali, la jeune Alina voit sa famille enlevée par des terroristes et survit miraculeusement, orpheline et laissée pour compte. 1710, Suisse, le jeune Christophe Oberkampf entre dans l’atelier de teinturier de son père et se voit déjà très loin de sa ville natale, assoiffé d’aventures et d’indépendance. En parallèle, ces deux personnages que tout oppose vont avoir une sorte de cheminement commun.

Le premier roman du chercheur dans le domaine spatial a tout pour rompre avec sa carrière d’antan. Rien avoir avec les chiffres, tout est ici centré sur l’amour de la littérature. Un seul point commun peut-être ; le désir d’infini et la recherche sans frontière. Avec L’étoffe du destin, Sebastien Palle signe un excellent premier ouvrage. Au-delà de la plume souple et limpide avec laquelle il abreuve ses lecteurs, tout l’intérêt du livre réside dans les thèmes abordés.

Être une femme au Mali

Le premier thème qu’il est important de relever est l’analyse fine que fait l’auteur de la condition des femmes en Afrique lorsqu’elles ne sont plus protégées par leur famille. Alina, héroïne du roman, perd sa famille et se voit contrainte d’endosser une identité masculine – celle de son frère disparu – si elle tient à survivre dans la jungle social de son pays encore ancré dans les traditions. Plutôt que d’accepter de se retrouver chez ses parents les plus proches qui la condamneraient à la vie sans étude et à l’excision, elle se travestit et devient un jeune homme plein de ressources, aspirant à une meilleure vie où il pourra exploiter toutes ses capacités d’enfant surdoué.

Ce n’est pas commun d’oser parler avec autant d’aplomb et de façon si crue de ce qui se trame encore en Afrique. Même si la société malienne est en constante évolution, elle reste hantée par des démons dépeint avec une précision remarquable dans le roman : le terrorisme, l’obscurantisme, les traditions étouffantes, la primauté du mâle.

Être un étranger partout

Du côté de Christophe, les choses ne sont pas simples non plus. Il ne se sent plus à sa place dans sa Suisse natale, puisque les ambitions de son père sont trop maigres comparés à ses propres attentes vitales. Puis une fois qu’il s’exile en France pour travailler, la barrière de la langue l’empêche de grimper dans l’échelle sociale pendant un bon bout de temps. Ajoutons à cela la xénophobie ambiante, hostile à toute forme de différence raciale ou sociale, et vous obtiendrez le cocktail parfait de la dure vie d’un émigré en quête d’un monde meilleur, qui doit faire face quotidiennement à la dureté du regard de ses condisciples.

Deux vies parallèles

On peut se demander en quoi ces deux destins sont liés. Pourtant, une fois la lecture achevée, la réponse coule de source. Il s’agit de deux tracés de vie plein de labeur et d’efforts. Rien n’est acquis, tout est à construire, dans le sang, dans l’ardeur, dans la torpeur. Tant Alina que Christophe se heurtent de plein fouets à tous les obstacles possibles et imaginables de leurs époques respectives. Les trahisons dans le milieu de l’industrie, les menaces politiques pour les réfugiés ne méritant pas le sésame de l’asile. Malgré ces épreuves, nos deux protagonistes se battent et font ressentir leur ténacité sous la plume acérée d’un auteur à la fois méticuleux dans ses descriptions, et lyrique dans ses envolées.

L’étoffe du destin est un très beau premier roman, aussi vrai que nature, aussi pur que les personnages innocents qu’il met en scène et fait voguer au gré des envies du destin.

L’étoffe du destin de Sebastien Palle, éditions Héloïse d’Ormesson, 20 euros

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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