« L’Adieu à la nuit » – La part d’ombre

C’est la huitième fois que l’on retrouve Catherine Deneuve dans un long métrage d’André Téchiné. Cette fois-ci, le duo s’attaque à un sujet particulièrement sensible : le djihad.

Ce jeu entre lumière et ombre est partout. Dans le titre, dans l’éclipse des premières minutes, dans les personnalités et combats des personnages. Chacun a sa part d’ombre et parvient plus ou moins à la maîtriser. Muriel (Catherine Deneuve) joue une grand-mère aimante et très terre à terre, dirigeant un centre équestre familial depuis longtemps. Elle attend impatiemment les venues de son petit-fils Alex (Kacey Mottet Klein), un jeune homme très renfermé et parfois maladroitement agressif dans sa relation avec sa grand-mère. Ce qui les éloigne davantage: la mort de la fille de Muriel et mère d’Alex qui laisse un grand vide chez ce dernier. Il le comble grâce à sa relation avec Lila (Oulaya Amamra), une jeune fille que Muriel a vu grandir. L’histoire gravite principalement autour du trio dont le centre est Alex, tiraillé vers ces lueurs d’ombre et de lumière. Lui et Lila se sont en effet radicalisés et veulent fuir en Syrie faire le Djihad. Muriel découvre tout d’abord sa conversion à l’Islam par surprise, sans se douter que son petit fils bascule dans la radicalisation. Ce n’est que lorsque le jeune couple vole six mille euros au centre équestre que Muriel commence à s’interroger et découvre petit à petit le secret de son petit-fils. Débute alors un véritable combat intérieur qui dévoile le peu d’espoir restant.

La question n’est ni politique, ni sociale. Elle n’aborde pas les raisons ou facteurs qui peuvent pousser la jeunesse française à partir en Syrie. André Téchiné se concentre sur la relation familiale entre un petit-fils et sa grand-mère, sur la confrontation de cette dernière face à une telle situation. La gêne, le sous-entendu, la peur de déranger sont des caractéristiques qui reviennent beaucoup pour définir l’amour que porte Muriel à son petit-fils. Les scènes de dialogues sont entrecoupées de silences et les répliques elles-mêmes sont façonnées, travaillées d’une manière qui laisse croire parfois à la lecture d’un ouvrage littéraire. Tout est là pour une raison, chaque phrase amène à une atmosphère particulière, à un événement nouveau. Le rythme est lent bien que l’on ne retrouve que très peu de plans fixes. La caméra d’André Téchiné suit ses protagonistes toujours en mouvement. Paradoxalement, le lieu est bien défini et le contexte ancré : une campagne, une maison familiale d’enfance, des cerisiers en fleurs à perte de vue, quelques allers-retours dans une maison de retraite. Le bouillonnement des deux jeunes se ressent : ils veulent partir, fuir leur vie qui ne leur convient plus. L’impossibilité de renouer avec ses racines oscille parfois chez Alex: on sent que le jeune homme n’est pas complètement insensible à l’histoire de sa famille. L’équitation apparait comme un défoulement pour lui. Mais sa croyance est si forte que rien ne peut lui ouvrir les yeux.

Muriel tente pourtant tout : elle l’enferme, le confronte à Fouad, un ancien combattant revenu volontairement en France. Malgré son jeu un peu trop figé, Catherine Deneuve parvient à incarner les différentes émotions qui traversent la vieille femme : elle est perdue, puis décidée, et enfin désespérée, pour finalement basculer dans un mutisme qui écrit les dernières notes du film. La communication avec Alex est rompue et n’ayant pas pu accepter son départ, Muriel est rejetée par ce dernier. André Téchiné parvient habilement à créer une tension poétique dans cet amour si puissant et fragile à la fois. Devant cette vieille femme démunie, ce garçon qui croit avec acharnement à cette fausse idée du bonheur, cet amour non-dit. En second plan, les allusions au combat en Syrie brodent habilement un contexte crédible: « On mange des glaces en tuant des gens », témoigne Fouad. La question de la désillusion, de la violence subite, du retournement de cerveau est abordée de loin et ne prend pas une place trop imposante dans l’histoire. Le réalisateur relève son défi : ce qui reste en tête c’est le combat de gens qui aiment et non celui de ceux qui ont oublié l’amour.

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