Artistania : immersion dans l’underground berlinois

A l’origine  label synonyme de cool, le concept d’underground est désormais si utilisé qu’il est en passe d’être galvaudé. Pourtant, dans certains endroits, il conserve tout son sens. A Berlin, plongée dans Artistania, un lieu alternatif et littéralement underground.

Il est vingt-trois heures. En arrivant sur la Neckstrasse, on entend encore, derrière nous, le grondement des voitures qui défilent sur l’imposante Karl Marx Strasse. Mais déjà, on a changé d’atmosphère. Autour, quelques ombres glissent sur le pavé faiblement éclairé ; devant, une immense façade, haute de huit étages, sans fenêtre et entièrement carrelée de bleu, surplombe la rue. On y lit en mosaïque la monumentale inscription « Hunde traüment bunt ! » (Les chiens font des rêves en couleur). Cette façade presque absurde, c’est pourtant celle l’ancienne brasserie de la bière Kindl. Perdu au milieu de cette façade abandonnée à l’œuvre du temps et des street-artists, un petit portail peint de toutes les couleurs. Cette porte, éclair de chaleur fugace dans cette immensité froide et bleue claire, c’est le premier signe de la présence des artistes d’Artistania. On entre dans une cour impersonnelle, entouré du silence étouffé par les murs et on descend quelques marches. C’est là.

Artistania, au cœur d’une ancienne fabrique de bière

Là, c’est Artistania, un lieu d’expression polyforme. Ça sonne comme la contrée éloignée d’un conte pour enfant mais c’est tout proche. Dans l’ancienne cave de la fabrique géante, trois artistes décidé de s’installer. Depuis 2012, ils réaménagent l’endroit et intègrent de nouveaux artistes. Artistania fait partie du large réseau de friches investies par des artistes, ces lieux qu’on dit « underground » qui prolifèrent à Berlin ou Paris, Prague ou Moscou depuis vingt ans. Le slogan de celui-ci ? For transcreativity.

© Artistania – www.artistania.org

Le rapport avec l’espace, fondement de l’underground

Mais dans cette cave, blanche et sans qu’on croirait presque sans fin, la première chose qu’on remarque, ce n’est pas la profusion d’œuvres en tout genre, mais l’espace : de l’espace pour boire et manger, de l’espace pour écouter de la musique mais, surtout, de l’espace entre et pour les œuvres : au milieu de la vaste pièce des masques aux visages barbouillés de couleurs se dressent comme un champ de blé, des sculptures de fer étendent leurs longs bras, des nus offrent leurs courbes sur des mètres de toiles.

Cette manière particulière d’investir l’espace qu’on perçoit en entrant n’est pas propre à Artistania puisqu’on le retrouve dans de nombreux lieux « underground ». Cette notion est d’ailleurs au cœur des travaux sur les friches de la chercheuse Ghyslaine Thorion. Car non seulement on investit l’espace, mais on le construit, on l’habite, on fait corps avec lui. Et Artistania est un exemple parfait.

© Artistania – www.artistania.org

Un espace d’engagement, né du travail des artistes

Artistania se situe dans un espace qui ne va pas de soi : cette cave, c’est un espace réinventé, réapproprié par les artistes. Claire, une des trois fondatrices, raconte comment ils ont balayé, débarrassé chaque recoin de cette cave qui était « le dépotoir de la brasserie ». Ils ont repeint, érigé des cloisons, aménagé une salle de concert, un bar…

Cet espace est devenu le leur. Ils l’ont construit et ils continuent de le construire. C’est donc le fruit d’un engagement permanent. « Nous ne sommes pas une galerie » précise Claire. « C’est d’ailleurs ce qui fait reculer un certain nombre d’artistes, qui viennent seulement là pour exposer. Nous n’exposons pas ce qui a été créé hors de ces murs. Nous créons par et pour Artistania. Cela demande aussi un investissement logistique : nettoyer, construire, inventer ». Cet investissement, c’est celui des artistes mais aussi celui de bénévoles, qui participent également à la vie du lieu en servant au bar les soirs de concert ou en faisant billetterie à l’entrée. Et ainsi tous participent à la vie du lieu.

© Artistania – www.artistania.org

Mais Artistania ne se limite pas à sa salle d’exposition et de concert : derrière les murs blancs de ces espaces collectifs où tout le monde peut se retrouver se cachent des dizaines de studios d’enregistrement et d’ateliers. Par-là, Artistania, comme son nom le suggère, évoque bien cette contrée, ce village de conte : à chacun sa « chaume », son espace privé où il crée, travaille et élabore. Ce « village » favorise le décloisonnement des arts et le mélange des disciplines, de la peinture à la sculpte en passant par la danse, le cinéma et la photographie.

Idéal de dialogue et de partage

De ces espaces « physiques » toujours en mouvement, modelables à l’infini selon le(s) projet(s), émergent de larges espaces imaginaires : sans contraintes sonores, sans échéances, sans thématique précise, la liberté laissée aux artistes est totale qui peuvent s’inspirer de l’espace. « Travailler l’espace et être travaillé par lui » résume Gyslaine Thorion.

Mais ce lieu, a une vocation sociale qui le fait sortir au-delà de « l’underground » et de ses murs : dans le quartier et plus loin, ce qui fait l’esprit du lieu voyage et se transporte. Le collectif à la tête d’ Artistania insiste sur sa dimension internationale et multiculturelle « Nous sommes en relation avec des associations dans l’Europe entière » explique Claire, donnant l’exemple des ateliers qu’ils ont menés dans les zones de conflits en Ukraine. Plus proche, l’espace underground sort simplement dans sa rue : c’est tout l’esprit du projet « Nette Ecke », qui commencera en avril. Chaque mois auront lieu des workshops autour d’un thème qui pourra avoir un impact sur le quartier, comme l’urbangarderning (jardinage urbain).  Leur ambition ? Réunir les habitants de la Neckstrasse, toutes générations confondues, autour de l’art sur le parvis des escaliers de la brasserie Kindl. « Nos fournisseurs seront locaux, tout se passera dans un lieu public, symbolique de la rue pour ses habitants ».

© Artistania – www.artistania.org

Ainsi espace commun, espace social, effaçant les frontières entre les arts et les personnes, exprimant l’individualité de chacun alimentée par l’échange de tous, le lieu underground va bien au-delà de son étiquette « cool » car il porte en lui un idéal de partage et de liberté. A voir cependant si leur idéal réussit à prendre forme, dans une ville où ce genre de lieux abonde, avec une communication parfois brouillonne, qui se perd entre réseaux sociaux et affiches collées sur les murs, bien vite recouvertes par d’autres.

Autre défi, l’argent. Claire explique que la « survie » du lien repose sur les par les entrées (fluctuantes) des concerts le week-end et les quelques donations sur le site. Sans exigence de profits, Artistania n’échappe pourtant pas aux pressions financières. « La ville veut faire doubler notre loyer. On ne tiendra jamais dans ces conditions, même avec toute la bonne volonté du monde. L’amour de l’art ne suffit pas ».

© Artistania – www.artistania.org

Artistania. Tarif : 3€ pour la carte de membre puis 5€ par concert. Horaires selon les évènements, à suivre sur leur page Facebook ou sur leur Newsletter. Neckarstraße 19 12053 Berlin Allemagne. Informations : site web (www.artistania.org) et page Facebook (www.facebook.com/artistaniaEV)

Ines Clivio

Etudiante en master à l'ESCP Europe, un Zola caché derrière mon ordinateur en cours de comptabilité, et vite on court au cinéma après l'école.

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