CINÉMA

Marie Losier, au plus près des corps

Le Festival Ecrans Mixtes s’achève cette semaine à Lyon après une édition riche en rencontres et festivités. A cette occasion, les spectateur.trices lyonnais.e.s auront pu, entre autres, (re)découvrir le cinéma de James Ivory, se plonger dans la richesse esthétique du Novo Queer Cinéma brésilien, ou encore de se réunir autour de classiques qui ont marqué l’histoire du cinéma LGBT.

C’est dans l’écrin fantasque d’un ancien lavoir publique qu’iels sont allés à la rencontrer des premiers films de celle qui a bouleversé la sélection cannoise de l’ACID l’an dernier avec son documentaire haut en couleur Cassandro the Exotico. Une heure en compagnie de Marie-Losier et de ses court-métrages, sans doute la meilleure manière de plonger dans l’œuvre de cette cinéaste à la créativité hors normes. 

Paillard Bolex

Sous ce nom érotico-mécanique se cache une petite caméra que la promotion de Cassandro the Exotico  a remis sur le devant de la scène cinéphile. Sur les photos de tournage, on pouvait ainsi voir Marie Losier, capturant seule et caméra au point un groupe d’imposant luchadores. Ce choix de la pellicule que fait la cinéaste depuis ses premiers films participe profondément de sa démarche artistique. En effet la caméra bolex permet de tourner et monter d’un même geste, une technique de film qui implique une attention toute particulière portée au cadre et aux acteurs.trices qui l’habitent, puisque la pellicule ne permet pas de retourner le plan. Une contrainte dont Marie Losier n’a cessé de tirer profit pour mieux exploiter tout le potentiel organique de la pellicule.

La tête dans la photocopieuse

«  Tous les jours, pendant trois mois, à la pause déjeuner, je me suis cachée et coincée la tête dans la photocopieuse  ». C’est par cette anecdote racontée en introduction de la projection que Marie Losier nous a fait entrer dans son cinéma. De ces déjeuners en tête à tête avec une photocopieuse au doux nom d’alien “Xerox”, est né un film muet dans lequel se succèdent les impressions de son visage que la machine semble autant embrasser que déformer.
Un goût pour l’absurde et la poétisation de l’anodin qui apparaît comme un des fils rouges de son cinéma. Un cinéma trop étrange pour La Biennale de Venise, qui refuse en 2013 un de ses clips où la chanteuse Peaches s’époumone joyeusement sur une gondole à Venise, un chant magique qui fait naître, sur le visage de tout ceux et celles qui la croisent, de charmantes barbes postiches.

Peaches and Jesper are on a boat, who stays afloat  ?(2013) Marie Losier

Lucha Libre

Ce rapport au corps, déguisé, dégradé, à la fois infiniment puissant et destructible, on le retrouve dans le portrait attachant de trois sœurs, lutteuses professionnelles, qui apparaît aujourd’hui comme un prélude au fantastique Cassandro The Exotico. La Bolex s’approche des visages embrassés des trois sœurs, capture l’étreinte d’une des lutteuses et de son fils, embrasse les coups et les cicatrices.

Bim Bam Boom Las luchas Morenas ( 2014) Marie Losier

Corps Mêlé.e.s

Ce qui frappe dans le cinéma de Marie Losier, c’est cette manière d’être au plus près des corps tout en conservant dans l’image une extrême pudeur. Une bienveillance pour ces corps aimés qu’elle film comme des espaces de projection où sa fantaisie agit comme un révélateur de potentialités insoupçonnées.  L’obsession du déguisement, devient ainsi un moyen d’en révéler l’étrange beauté, comme dans Dans Eat  my Makeup  !, où un pique-nique d’hommes travesties tourne à l’entartage collectif, ou encore dans L’Oiseau de Nuit et son étrange bestiaire sur lequel règne la performeuse Deborah Krystal.

L’Oiseau de nuit ( 2016) Marie Losier

Cette métamorphose Marie Losier la saisie jusque dans toute sa beauté plastique, de la maladie d’Alan Vega, chanteur du groupe postpunk Suicide, dont elle capture les moments d’intimité familiale deux années avant sa disparition, en passant par The Ballad of Genesis and Lady Jaye, son premier documentaire, où le projet amoureux d’un couple d’artiste dépasse les frontières du genre et du sexe, le cinéma de Marie Losier nous frappe dans sa manière de nous sortir de cette zone de confort de la «  belle image  » pour nous plonger dans une expérience sensible et bouleversante.

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