«Ma vie avec John F. Donovan» – un virage à 180° pour Xavier Dolan

Le 13 mars dernier sortait Ma vie avec John F. Donovan, dernier film très attendu du réalisateur québécois Xavier Dolan.

Septième long métrage du cinéaste qui fête ses dix ans de carrière cette année, Ma vie avec John F. Donovan était prêt pour Cannes en mai 2018. Finalement présenté au Festival de Toronto en septembre dernier, les fans du réalisateur ont piétiné d’impatience devant la date toujours repoussée de la sortie en salle. Ce dernier film a connu un tournage très difficile comme le confit Xavier Dolan à Yann Barthès sur le plateau de Quotidien le 4 mars dernier avec une postproduction compliquée, l’actrice Jessica Chastain coupée au montage et une réalisation finale très éloignée du scénario écrit.

«C’est un scénario qui était très ambitieux et j’ai été confronté un peu à ma propre inexpérience scénaristique en tant qu’écrivain, avec des sacrifices que je n’aurais pas eu à faire si le scénario avait été un petit peu plus solide. Mais on parle d’expérience et ce qui compte c’est le résultat et je suis extrêment fier du film tel qu’il existe. Mais c’est vrai que le processus a été beaucoup plus long que les autres films.»

Xavier Dolan, sur le plateau de Quotidien le 4 mars 2019

Premier film en langue anglaise avec un casting anglo-saxon et un tournage dans plusieurs pays étalé sur 2 ans, Ma vie avec John F. Donovan était un challenge pour le jeune réalisateur et une nouvelle manière de faire ses films.

Xavier Dolan sur le tournage de Ma vie avec John F. Donovan.
 Mars

Le film raconte les histoires imbriquées de John F. Donovan vedette d’une série télévisée américaine jouée par Kit Harington et celle de Rupert Turner enfant de 11 ans rêvant de devenir acteur, joué avec brio par Jacob Tremblay. Une correspondance naît entre les deux personnages alors que Donovan qui vit son homosexualité cachée rencontre une surmédiatisation vicieuse et que Rupert traverse son adolescence décalée des autres en Angleterre, élevé par sa mère (Natalie Portman). L’histoire se déroule dix ans après la mort de Donovan, alors que Rupert adulte (joué par Ben Schnetzer) publie sa correspondance avec l’acteur. Une journaliste politique que joue avec douceur Thandie Newton interview le jeune homme pour la sortie du livre dans un café newyorkais. Il lui raconte alors son histoire et celle de Donovan à travers des flash back enclenchés les uns aux autres.

La mère et l’amour : les obsessions de Xavier Dolan

Ce dernier film est surprenant. On y retrouve pourtant l’univers ouaté de Dolan…une couleur et une impression visuelle qui lui sont propres avec ses gros plans sur les visages, les mains, les regards et leurs rencontres. La caméra est proche, pour enfermer ou caresser des visages filmés avec toujours beaucoup de bienveillance. On y retrouve aussi ses thèmes récurrents avec l’homosexualité du personnage principal, sa confrontation au monde sociale et la difficulté de la vivre quand on fait partie de la sphère médiatique (le personnage se verra refuser un rôle de super-héros après que son homosexualité soit révélée par la presse).

On part de nouveau à la rencontre du personnage de la mère, ici, des mères. Celle de Donovan jouée par la fabuleuse Susan Sarandon, une mère aimante, mais abusive, alcoolique, et qui ne montre pas son amour toujours de manière morale. Une très belle scène nous rappelle d’ailleurs fortement celle de la cuisine dans Mommy sur une Céline Dion que l’on chante et que l’on danse dans un moment de liberté totale. Donovan est dans la baignoire, sa mère et son frère dans la salle de bain; de la mousse, de la musique, des gros plans, et des regards tendres, la famille comme un dernier refuge.

Mars Films

Il y a aussi Sam Turner la mère de Rupert, jouée par Nathalie Portman. Mère célibataire qui a déménagé avec son fils en Angleterre après la séparation avec son mari, elle laisse derrière elle une carrière d’actrice et élève Rupert seule. On retrouve une femme qui a perdu la connexion qu’elle avait avec elle-même, et donc celle qu’elle avait avec son fils. Une des scènes les plus romantiques du film, parce que oui il y a du romantique dans Ma vie avec John F. Donovan (piano, retrouvaille sous la pluie et embrassade émue) montre Sam et Rupert se serrant dans les bras après penser s’être perdu. La mère et le fils, les cartes les plus importantes du 7 familles “dolanien”.

Une nouvelle façon de raconter

Ce qui étonne dans ce dernier film, c’est l’absence d’une poésie et d’histoires jamais intrusives qui se présentent au spectateur sous forme de propositions. Dans Ma vie avec John F. Donovan nous n’avons plus de confessions chuchotées à la caméra comme au début des Amours imaginaires, ni celles écrites sur du papier toilette à l’encre bleue dans Tom à la ferme.

Le film se raconte et Xavier Dolan n’use plus de ces appartés fantasmagoriques dont il nous avait habitué. L’histoire est cependant toujours très intime, et le personnage de Rupert s’ouvre à la journaliste et aux spectateurs comme il le ferait devant une page de papier vierge. De la même façon à travers cet enfant qui voulait devenir grand et qui aspirait à autre chose Dolan raconte sa propre enfance. On sait d’ailleurs qu’il a lui aussi écrit à une de ses idoles encore enfant, ce n’était pas John F. Donovan mais l’idole Di Caprio, qui aura laissé les lettres sans réponses. Ce dernier film est donc encore une fois un film intime, tout s’y recoupe, mais le résultat est très différent.

Alors que les premiers films tendaient à laisser le spectateur comprendre et imaginer, ici il nous accompagne, tente de ne pas nous perdre et nous explique. On nous donne beaucoup plus de réponses avant même de nous avoir laisser le temps de deviner. Cet accompagnement narratif différent s’explique sûrement par l’entremêlement d’histoires qui s’emboitent et que l’on comprend avoir déjà été maintes fois recoupées et reformulées. Le film contient plusieurs films, et on ressent la boulimie du réalisateur pour qui il a été difficile de tous les rassembler en un seul. On peut alors comprendre les nostalgiques auxquels la poésie de la pluie de sous-vêtements soutenu par le groupe électro Moderat de Laurence Anyways ou celle de chamalow des Amours imaginaires peut manquer.

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A la recherche d’un nouveau public

Dolan a cherché à rencontrer un nouveau public avec ce dernier film. Ma vie avec John F. Donovan démocratise les sujets qui animent le réalisateur. Il s’est exprimé sur la déception qu’il a de voir des films aborder des sujets qui lui sont chers comme l’homosexualité mais qui ne sont vus que par une poignée de personnes dans des festivals indépendants. Avec ce film, il est allé chercher plus loin, pour toucher plus de monde, ce qui explique ces choix et ces changements stylistiques. Ce qui explique aussi une narration beaucoup plus classique et tenue par la main.

Un casting touchant et brillant avec un Kit Harington qui se révèle dans ce rôle de starlette de télévision dans la tourmente, une sensibilité aiguisée et toujours bien placée, c’est ce que nous propose Xavier Dolan avec son dernier film. Sa filmographie évolue et il est bon de pouvoir être surpris par un réalisateur là où on ne l’attendait pas. Nous attendons avec impatience son prochain film Matt et Max qui sortira courant 2019 et qui racontera une romance homosexuelle adolescente.

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