L’agri-bashing, un problème de communication ?

Transparence, qualité, confiance. Avec l’émergence de nouveaux modes de consommation, l’agriculture se trouve confrontée à de nouveaux défis.

Cette année, le Salon de l’agriculture a regroupé 633 213 visiteurs, soit presqu’environ 1% de la population française. Ce chiffre montre l’importance que les Français accordent à ce secteur et cela se reflète au sein du débat public notamment sur les questions environnementales. Dans ce même contexte, la Cour de Justice Européenne a contraint l’Agence Européenne de la Sécurité Alimentaire à être transparent sur ses études faites avec Monsanto sur le glyphosate. A la fois intéressés et méfiants, quel point de vue portent les Français sur leur agriculture ? 

La pluralité des discours agricoles

Dans une épicerie bio du XVIIème arrondissement de Paris, Fanny, une habituée, fait régulièrement ses achats ici. Elle considère qu’il est nécessaire de faire ses courses « de manière responsable pour l’environnement » et que nous sommes « suffisamment pollué à Paris pour s’apercevoir des conséquences désastreuses de l’agriculture conventionnelle ». Hugo fait aussi partie des habitués de cette épicerie même s’il dit préférer faire ses achats au marché lorsqu’il a le temps pour manger « local ». Ces points de vue soulèvent alors la variété des pratiques alimentaires qui peuvent exister. Cette pluralité alimentaire se remarque dans la rue par l’émergence des restaurants végétariens ou vegan (végétalien), arborant l’origine de leurs produits « bios » ou provenant d’agriculteurs « locaux ». 

Ces différentes pratiques ont été propagées par des arguments non seulement nutritionnels, éthiques mais aussi militants. Beaucoup de consommateurs sont de plus en plus méfiants de certains types d’agricultures qui sont jugés polluants et détériorant la qualité des produits qui en sont issus. Ce sentiment se manifeste par les débats houleux qui existent aujourd’hui sur les produits phytosanitaires et sur le glyphosate. Le scepticisme est sans doute hérité de crises alimentaires qu’il y a pu exister comme au moment de la vache folle.

Les interactions avec l’agriculture 

La méfiance est due au fait qu’il existe aussi un « éloignement réciproque entre les citadins et les agriculteurs » selon de politologue Eddy Fougier. Ce sentiment envers l’agriculture est d’autant plus important qu’un écart de plus en plus grand se construit entre les zones urbaines et rurales. Auparavant, « nombreux étaient ceux qui allaient voir un oncle ou une grand-mère à la campagne et était ainsi plus proche de la production agricole », ajoute Eddy Fougier. Aujourd’hui, l’urbanisation est telle qu’il existe un véritable recul sur l’agriculture et que de nombreux discours se construisent sur celui-ci. Ainsi, beaucoup de personnes s’imaginent l’agriculture à travers les publicités soit comme un secteur industriel à l’image des exploitations américaines ou australienne ou soit comme une ferme archaïque. 

Ce manque d’interaction n’a pas été facilité par les politiques de communication agricole. Longtemps, l’agriculture n’a pas jugé nécessaire de jouer sur la transparence. La communication agricole a longtemps choisi un discours d’agronome ou de scientifique sans pour autant prendre en compte le grand public. Cette stratégie n’a fait que renforcer le fossé existant déjà entre l’agriculture et ses consommateurs majoritairement urbains.

Beaucoup d’organisations non-gouvernementales ont osé prendre la parole au sein du débat public pour évoquer ce manque de transparence. Certaines ont engagé des discussions parfois agressives et extrémistes dans leurs propos. Ainsi deux visions opposées se sont construites sans pour autant enrichir un débat somme toute complexe. De nombreux consommateurs étonnés par le manque de transparence jugent alors l’agriculture conventionnelle comme dramatique pour l’environnement et notre santé. Sébastien Abis, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et directeur du Club Demeter (groupe de chercheurs sur les questions alimentaires), regrette cette vision manichéenne dans le débat public portant sur l’agriculture où il existe « une vraie crise de coexistence de pensées et d’acteurs » au point où « on méconnait l’agriculture ».

Une agriculture sourde aux nouveaux besoins ? 

Pourtant, face à ces débats, les différentes agricultures s’enrichissent par leurs méthodes de production de plus en plus en pointe et respectueuses pour l’environnement. L’agriculture conventionnelle a notamment limité son utilisation d’engrais. Le secteur agricole investit aussi dans des structures scientifiques, comme Arvalis, pour diminuer les produits phytosanitaires de leur exploitation. Cette structure scientifique considère que la France pourrait voir une baisse de 50% de l’utilisation des produits phytosanitaires par la génétique sans mettre en danger la santé des consommateurs. Les ingénieurs agricoles travaillent aussi avec les exploitations biologiques afin de réduire leur utilisation de cuivre polluante pour les sols au profit de méthodes plus respectueuses. Ces efforts se cristallisent aussi pour permettre d’accompagner de nombreuses exploitations agricoles vers leur transition pour devenir biologiques afin de doubler la surface agricole nationale dédiée à cette agriculture d’ici cinq ans. 

Pour montrer le décalage entre l’image que l’on peut se faire de l’agriculteur et la réalité, de nombreuses initiatives ont été réalisées en termes de communication agricole. Les exploitations organisent facilement des « fermes ouvertes » ou s’organisent pour créer des organisations comme Agridemain. Cette organisation cherche à promouvoir une nouvelle image plus proche de la réalité. Des initiatives personnelles sont aussi réalisées dans ce même but, comme la chaîne Youtube « Thierry agriculteur d’aujourd’hui ». Par leur faible impact, ces efforts semblent néanmoins méconnus par le grand public. L’agriculture possède aussi un problème structurel sur sa communication. Elle doit répondre à un cahier des charges sur le long terme et les investissements agricoles sont tels que la production ne peut être aisément modifiable alors qu’elle doit répondre à l’instantanéité des crises et des médias. 

Le débat sur le glyphosate : info ou intox ?

Il ne faut néanmoins pas oublier les débats qui sont en ce moment sur la table des débats. Le glyphosate a été jugé comme un cancérigène probable il y a peu de temps par le Centre International de Recherche sur le Cancer. Nous devons alors nous questionner en parallèle sur des meilleures solutions pour demain. Sébastien Abis reconnaît que le glyphosate n’est pas une bonne manière pour produire mais qu’à défaut de trouver une solution parallèle nous ne pouvons pas nous en passer. Il considère que derrière ce débat ce n’est pas la question du glyphosate qui est posée mais la question de Monsanto qu’il faut « détruire » comme multinationale. La question de santé publique lui paraît hypocrite à l’heure où nous avons avéré le potentiel cancérigène de la cigarette, des rayons du soleil ou encore de la peinture. 

Quant à Eddy Fougier, il considère également que le débat sur le glyphosate n’est qu’un « symbole » contre une multinationale qu’est Monsanto mais aussi que le président de la République se concentre sur ce débat pour promouvoir sa transition agro-écologique. Il tient à préciser que ce débat ne relève pas d’une « crise » mais d’une « controverse » puisque le glyphosate n’a pas provoqué une série de malades et ne relève pas d’un processus comme il y a pu exister sous la crise de la vache folle. Le débat du glyphosate est bien trop « simplifié » et relève d’une « guerre de tranchée » voire « d’une guerre de religion » alors qu’il était promu par les agriculteurs voulant conserver les sols en évitant le labourage et donc l’érosion des sols. Il regrette alors un débat bien trop « binaire » sans que nous y percevions sa complexité. 

Il faudrait alors respecter toutes les formes d’agriculture pour enrichir le débat et les méthodes de production. Pour Sébastien Abis, « A l’heure où nous mangeons bio le matin, local le midi et junk food le soir, il faut répondre à tous les besoins tout en refusant les explications simplistes sur des sujets aussi complexes »

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