LA MADELEINE DE PROUST #3 – « Le Petit Prince », de Saint-Exupéry

Deux fois par mois, les membres de la rédaction se livrent (sans mauvais jeu de mots) sur un ouvrage qui a marqué leur vie. Après La Passante du Sans-Souci de Kessel, place au Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

En novembre 2015, lorsque les attentats à Paris se sont produits, j’ai ressenti un si grand choc que je cherchais à trouver une solution pour l’explorer et le comprendre. Il me fallait une pièce. Il me fallait une pièce où je puisse réfléchir dans le silence, où je puisse arrêter d’entendre les horreurs et les nombres de victimes qui grandissaient.

« Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. »

Citation de la préface du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.
© Paramount Pictures

J’ai trouvé ma pièce au milieu d’un désert lorsque, par hasard ou par protection, je me suis rendu dans une librairie pour acheter Le Petit Prince. Ce livre est cité et récité comme étant un classique, voire même un produit un peu cool illustrant la naïveté encore vivante dans la culture française. C’était pourtant dur d’y croire, à la naïveté, après une année si tragique.

Finalement, au milieu du désert, il y avait une rose… et un serpent… et un renard… et plein de graines de baobab cachées sous la terre. J’ai lu, j’ai voyagé. En l’espace d’un après-midi, je n’avais plus peur car un enfant débarqué d’une autre planète racontait sa petite existence avec une grande préciosité.

Le Petit Prince, c’est doux puisque c’est naïf. Pourtant, ce livre gratte dans la gorge. Pourquoi ? Il nous met face à notre pragmatisme. Un peu comme si, à un moment de notre vie, on se disait : «  il serait temps de grandir, il serait temps d’ouvrir les yeux. »

Ce que fait Saint-Exupéry, avec ce livre si simple, c’est qu’il renvoie un autre message, un message venu d’une autre planète : « et si grandir, c’était fermer les yeux ? ». On fermerait les yeux d’abord sur la folie des gens, puis sur nos rêves, puis sur l’espoir. L’âge adulte pousse comme la graine de baobab et elle envahit toute la planète imaginaire que nous nous étions construite.

« Mais le danger des baobabs est si peu connu, et les risques courus par celui qui s’égarerait dans un astéroïde sont si considérables que, pour une fois, je fais exception à ma réserve. Je dis : “enfants, faites attentions aux baobabs”. »

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Mais ce n’est pas triste puisque la vie nous offre parfois la chance de changer d’avis, de changer de regard. La condition, c’est d’accepter la solitude, d’accepter de ne rien comprendre. Le Petit Prince, c’est l’histoire d’une rencontre entre un enfant et un adulte. Pour ma part, c’est une rencontre avec un écrivain qui m’a fait sourire alors que mon pays était en deuil.

Ce n’est pas un livre pour enfant, évidemment. c’est un livre pour retrouver les enfants perdus, étouffés par une désillusion qui s’installe trop tôt chez les gens. Les enfants que l’on croit morts en nous mais qui sont justes cachés ailleurs.

« Ne me laissez pas tellement triste: écrivez-moi vite qu’il est revenu. »

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
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