La madeleine de Proust #2 – La Passante du Sans-Souci de Joseph Kessel

Publié en 1936 chez Gallimard, La Passante du Sans-Souci est un des nombreux romans-reportages de Joseph Kessel, mais peut-être l’un des plus méconnus ou en tous cas, l’un des moins lus. Pourtant, cet ouvrage, pour moi, pose la figure de l’écrivain comme un homme clair-voyant au centre de l’Histoire.

Marquant la fin des années folles, La Passante du Sans-Souci se situe dans une période de transition entre bouillonnement culturel et période historique troublée, le cœur même du récit de Joseph Kessel.

Chaque jour, à l’aube, le narrateur, accoudé au bar du Sans-Souci, voit passer une femme à la démarche hâtive et peu assurée. Il s’agit d’Elsa Wiener, une jeune femme qui vient de fuir l’Allemagne, où se trouve encore son mari enfermé dans un camp. Elsa vit avec Max, un enfant juif rendu infirme par les nazis et qu’elle a recueilli. Pour vivre, elle chante tous les soirs dans des boîtes de nuit. Au fil des pages, nous suivons, grâce aux yeux du narrateur, la descente aux enfers d’Elsa.

Littérature et reportage

La Passante du Sans-Souci est incontestablement un roman-reportage sur les bas-fonds parisiens, sujet de prédilection de Joseph Kessel. Dans une intention “sociographique”, l’auteur cherche à produire de la littérature qui délivre un message, un savoir, ce qui est bel et bien le cas dans ce roman. En effet, en publiant cet ouvrage au milieu des années 30, Joseph Kessel est un des premiers écrivains à mentionner et à évoquer les camps de concentration nazis. Comme un devin, il sait ce que les années de guerre à venir vont produire : la déchéance des corps et des esprits, matérialisée ici par le personnage d’Elsa Wiener. Par un habile jeu de dévoilement, on découvre au fur et à mesure des lignes, la vérité sur l’histoire de ce personnage.

Les relations entre Écriture et Histoire

Le personnage d’Elsa, autour duquel tourne toute l’intrigue du roman, est extrêmement complexe, à la fois touchant et incompréhensible, désespéré et plein d’audace. Il s’impose comme un personnage emblématique, allégorie de l’Histoire de l’entre deux-guerres. Kessel, du fait de son métier de reporter, possède une écriture de l’actualité, ce qui lui permet dans ce roman de témoigner de l’Histoire en marche. Il prend donc le risque de nous faire part d’un récit dont le contexte n’est pas encore né. Si l’Histoire lui donne raison, alors son roman entre dans la pérennité, si l’Histoire lui donne tort, son récit devient très rapidement obsolète, voire insensé. Malheureusement, comme nous le savons, en ce qui concerne le nazisme et les camps, l’auteur aura bel et bien raison…

Le discours plutôt pessimiste sur l’Histoire, que tient Kessel dans ce roman, consiste à démontrer qu’il est impossible de s’enraciner dans l’Histoire contemporaine, les Hommes n’étant que de passage dans l’Histoire, on ne leur permet pas d’imprimer leur marque dans le présent. Pour moi, La Passante du Sans-Souci est indiscutablement le genre de roman que l’on peut lire et relire à différentes époques de notre vie, sans au final, ne jamais lire deux fois le même texte. Et pourtant, les mots, les phrases de Kessel arrivent à chaque fois à remettre en cause tous mes pré-requis.

La Passante du Sans-Souci de Joseph Kessel, Gallimard, 1936.

Sophie Moulin

Amoureuse des lettres, des mots, des phrases. Sur papier, dans des bulles, sur les murs, dans mes oreilles...