« Grâce à Dieu » – La Trinité de François Ozon

Parfaitement documenté, une construction un peu plus classique due au choix du sujet, Grâce à Dieu n’en est pas moins un suberbe film romanesque mené avec une précision d’orfèvre par François Ozon.

Le père. Figure malmenée des films de François Ozon, disparus, absents ou taiseux, au choix dans VictorSitcom8 femmes5X2, Angel… Le réalisateur a pour coutume cinématographique de tuer ce père au propre comme au figuré. Dans Grâce à Dieu, ce n’est pas du paternel dont il faut se libérer mais du père au sens religieux, le prêtre catholique. Appelons-le par son véritable nom, car il est bien réel, le père Bernard Preynat – un ecclésiastique aujourd’hui accusé d’agressions sexuelles sur de très jeunes garçons des années 1970 à 1990 dans la région de Lyon.

Pour son 18e long métrage, François Ozon – qui comme scénariste a toujours adapté des pièces de théâtre, des nouvelles ou signé des scénarios originaux – s’est attaqué à une histoire qui en plus d’être vraie, se situe dans l’instant et même dans l’actualité. Le père Preynat n’a pas encore été jugé et ses avocats ont tenté de reporter la sortie du film prévu pour le 20 février dernier, estimant que long-métrage portait atteinte à la présomption d’innocence. Le réalisateur prolifique et multiforme livre ici un film réaliste donc. Il a d’ailleurs conservé les véritables noms des protagonistes, en dehors de quelques noms de famille de victimes modifiés. 

Ce sont elles qui l’intéressent véritablement, ces hommes détruits qui ont refoulé pendant des années les attouchements d’un prêtre pédophile pendant les camps scouts de Saint-Luc avant de pouvoir proclamer « La Parole libérée » (nom de l’association qu’ils ont créé). François Ozon donne un corps et une voix à ces hommes. Il filme sans aucun manichéisme les paradoxes de son sujet. Il n’attaque jamais l’Eglise, même s’il questionne le sens du pardon dans cette religion, symbolisée dans une scène très troublante où le personnage d’Alexandre (Melvil Poupaud) fait face au bourreau de son enfance, un traditionnel champ/contrechamp certes, mais où tout se lit sur les visages des deux personnages.

Triptyque cinématographique

Grâce à Dieu est un incontestable travail d’orfèvre portant la lumière sur un mécanisme, sur les rouages engendrés par la décision d’Alexandre. Il prouve une fois de plus la précision de sa dramaturgie mais pour une fois François Ozon ne joue pas au démiurge avec ses personnages. Le cinéaste a structuré son film en trois chapitres, trois hommes, trois contextes sociaux, trois points de vue, trois genres cinématographiques épousé par la mise en scène. Trois, le chiffre le plus symbolique de la religion catholique, trois comme la Trinité. Celle-ci est construite comme un passage de relais à travers à la fois les années et l’avancée du combat de ces hommes pour la destitution de l’homme d’église. 

La première partie qui ouvre le film comme une pièce de théâtre nous présente directement Alexandre, bourgeois lyonnais, catholique pratiquant et père de cinq enfants. Le réalisateur aborde la bourgeoisie différemment, pas de traitement chabrolien des personnages. L’ironie est abandonnée au profit d’un film intimiste et froid au plus près de cette première victime. Une voix off narre le sujet du film. Après la plainte déposée par ce protagoniste déclencheur qui ravive les douloureux souvenirs d’enfance, la parole est donnée à François (Denis Ménochet). Grâce à Dieu change de direction, frôle le thriller, le ton est plus chaud et le montage s’accélère avec la violence et l’engagement de cet homme désireux de vengeance. La dernière victime se nomme Emmanuel (Swann Arlaud), le plus jeune mais aussi le plus sensible. Il porte en lui les séquelles de ce qu’il a subi et fait de cette troisième partie, un chapitre plus dramatique.

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Ces trois individualités se rejoignent et offrent des scènes collectives où chaque acteur peut déployer sa palette de jeu, menés à la baguette par un immense directeur d’acteurs. Cette construction scénaristique efficace alliée à un montage rapide où de nombreux plans se succèdent donnent un rythme particulier au film. Pourtant, à travers ces choix de mise en scène, le cinéaste ne cherche jamais à démontrer les faits, il n’oublie jamais un seul instant qu’il fait du cinéma.

François Ozon évite les provocations et les transgressions qui constituent son cinéma et qui étaient celles d’ailleurs d’un autre film sur la pédophilie des prêtres, La Mauvaise éducation de Pedro Almodovar. On ne peut pas non plus s’empêcher de penser au Spotlight de Tom McCarthy, dont l’affiche trône d’ailleurs dans le commissariat lyonnais. Avec Grâce à Dieu, il aborde ce douloureux sujet de la manière la plus juste et signe un grand film romanesque, probablement le plus accessible de toute sa filmographie.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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