Rencontre avec Maurice Laroche, patron du dernier cinéma porno de France – « C’était vachement bon ! »

C’est le genre d’annonce qui nous prend par surprise, nous laissant dans un entre deux émotif plutôt perplexe : le Beverley, dernier cinéma porno de France a fermé ses portes. Discussion sans filtres avec son désormais ex-patron, Maurice Laroche.

Ce 23 février, dans l’intimité de la rue de la Ville Neuve, se sont déroulés les adieux au dernier représentant de son espèce, le seul survivant d’une époque déjà bien révolue où à l’ère du numérique et du streaming on en ignorait même jusqu’à sa survie. A la manière d’un Willy Wonka luxurieux, Maurice Laroche vient de fermer son magasin de friandises pour toujours.

Le Beverley, un petit cinéma résistant face à l’invasion du géant, de l’immense Grand Rex (situé à deux rues de celui-ci) était le dernier cinéma pornographique de France. Après 36 années de bons et loyaux service, Maurice Laroche ferme définitivement le rideau de son petit commerce de cinéma. Avec la disparition du Beverley c’est tout un genre de cinéma qui tire sa révérence. La pornographie, souvent moquée car très peu regardée pour ses qualités d’écriture ou de mise en scène mais plutôt appréciée pour sa capacité de susciter l’excitation sexuelle. Ce sous genre du cinéma traditionnel, classé X pour l’interdire aux mineurs, était jusqu’alors encore diffusé dans cette salle.

On retrouve Maurice Laroche un dimanche matin, peu de temps avant l’ouverture du cinéma, une semaine avant le jour où il baissera définitivement le rideau. Il nous accueille dans la bonne humeur, un peu dépassé par les préparatifs du déménagement mais aussi d’une soirée spéciale qu’il n’a pu refuser. « C’est un ami d’un ami qui va faire ça. Ils veulent faire venir un cercueil en verre, au début ils devaient juste passer un film mais en fait je me suis fait piéger. Ce sera une performance avec plusieurs femmes. Bon on va peut être bien rigoler ». Employé depuis 1983, Maurice a eu le temps de voir défiler de nombreuses soirées comme celle-ci !

Depuis combien de temps êtes-vous propriétaire ?

J’ai racheté quand mon patron est parti en retraite, 10 ans après mon embauche. J’avais le choix entre partir ou acheter. Partir quand on a dépassé la cinquantaine ce n’est pas évident. Et puis j’avais beaucoup donné dans le cinéma traditionnel. J’ai fait les poches de toute ma famille pour l’acheter.

Avez-vous toujours travaillé dans un cinéma ?

Grosso modo oui, en multiplexe ! C’était intéressant comme boulot mais épuisant. Un jour j’ai vu une annonce pour travailler au Beverley. Le contrat avait un salaire supérieur à ce que j’avais avant pour seulement 41 heures par semaine. Avant j’avais 12 salles à m’occuper et ici il y en a qu’une.

Ce qui était marrant c’est qu’à l’époque, entre République et Opéra, il y avait plus d’une dizaine de cinémas X. Le premier qui ouvrait récupérait d’office vingt clients. Comme ils ouvraient tous à 10 heures je me suis dit que j’allais ouvrir à 9h. Grâce à ça les clients sont devenus des habitués. On faisait 9 heures-minuit ! Mais aujourd’hui à 18 heures il n’y a presque plus personne…

Vous aviez beaucoup d’habitués ?

Oui j’ai des clients que je voyais tous les jours. Je fais encore le billet unique donc certains restaient la journée, ils dormaient là, ils se donnaient rendez-vous avec des copains. On faisait 700 entrées par jours alors qu’aujourd’hui quand j’en fait 500 par semaines je suis content. Ce sont surtout des hommes.

« Nous les hommes, on est voyeurs, c’est par les yeux qu’on bande »

Donc avec certains clients j’ai sympathisé. On papotait et puis de fil en aiguille, un jour j’ai vu mes clients blanchir, moi aussi, ils partaient à la retraite, pas moi. Et puis, quand on voit sur son téléphone des pubs disant « faites attention à votre masse musculaire », « préparez vos obsèques »… Je me rends compte que les années défilent, mais j’ai vraiment pas vu le temps passer. J’ai des clients que j’ai vu pendant vingt ans puis d’un seul coup je ne les ai plus vu. Ils sont partis… à la retraite ou décédé.

Le premier c’était un papy qui me donnait des bonbons à la menthe à chaque fois qu’il venait. Alors c’était « papy la menthe » ! Une fois il me dit qu’il n’est pas en forme. Je lui ai conseillé de venir au Beverley pour redresser le moral ! Il m’a immédiatement répondu qu’à son age « il n’y a plus que le moral que l’on redresse ». Et puis ça a été la dernière visite.

D’autres partent à la retraite en Provence, il y en a d’ailleurs certains qui sont remontés cette semaine pour me dire « au revoir », me remercier d’avoir tenu le cinéma pendant toutes ses années.

Ça fait combien de temps que vous êtes le dernier cinéma X ?

Environ quinze ou vingt ans. Mais il ne faut pas croire qu’on à plus de monde quand on est seul que quand il y a de la concurrence. Aujourd’hui, avec internet il y a la facilitée d’accès mais c’est dommage. Je n’oserais jamais diffuser de la pornographie d’internet à mes clients. C’est bien trop médiocre.

« Les salles qui sont spécialisées dans la projection de films pornographiques […] perdent, à compter du 1er janvier 1976, le bénéfice de toute subvention au titre du soutien financier. »

extrait loi n°75-1278 du 30 Décembre 1975

Vous êtes cinéphile ?

Je ne suis absolument pas cinéphile, ni de pornographie ni d’autre chose. J’ai des clients qui le sont vraiment. Avec cette loi sur le X, qui a foutu le bordel dans la production, certains refaisaient des films avec des extraits d’anciens, ils changeaient parfois les titres. J’ai presque 200 titres, ce qui représente 1600 boites de bobines environs. J’ai racheté les films aux distributeurs donc je suis exploitant et distributeur de tous mes films. J’en suis le propriétaire. J’ai notamment un jeune client qui sait me dire quelle scène appartient à quel film. Quand j’ai besoin d’informations, je lui demande. Mais moi non, je ne suis pas cinéphile, je n’ai d’ailleurs jamais eu l’occasion de m’asseoir pour voir un film en entier dans ma salle !

Quel pouvait être le train de vie d’un cinéma X il y a 30 ou 40 ans ?

C’était quelque chose ! À tel point qu’en 1975 les exploitants de cinéma classique ont demandé une loi pour limiter la diffusion des films pour adultes. Car il y avait plus de fréquentation sur un film X qui n’avait rien coûté à produire que sur un film classique. Alors les directeurs de salles ont demandé à taxer la pornographie. Quand vous dites à un député qu’il faudrait taxer, c’est une aubaine pour lui.

À la suite de ça, la qualité s’en est ressentie, on avait plus d’aide du CNC, plus rien du tout.

Vous avez accompagné et suivi une époque grâce au cinéma X et à ses spectateurs en quelques sorte ! On a le sentiment qu’avec cette fermeture c’est tout le cinéma pornographique qui tourne une page…

C’est exact, c’est vraiment la fin d’une époque. Les gens venaient pour se faire du bien physiquement ou moralement, mais pleins de gens venaient car ils pouvaient pas regarder de film pornographiques chez eux. Dans cette salle ils cultivaient leur jardin secret.

Avez-vous des anecdotes racontables ?

Il y en a pleins, mais les plus intéressantes je les raconterai plus tard, si ma mémoire s’en va, avant qu’elle parte complètement.

Un jour je vois descendre de la rue une masse noir en cercle, je voyait pas ce que c’était. Puis au fur et à mesure je comprend que ce sont des hommes tout en noir, du chapeau jusqu’aux chaussures, qui avançaient en cercle vers le cinéma. Ils se présentent à moi puis ils s’écartent. De l’intérieur du cercle s’extrait une dame… entièrement nue, simplement coiffée d’un chapeau noir qui me demande une place.

Après il m’est arrivé d’avoir des personnes de la politique, de la littérature ou de la médecine. Il y avait un grand chirurgien parisien qui venait se reposer ici après de longues opérations de six heures.

Vous vendez tout, du siège jusqu’à la moindre bobine. Vous n’êtes pas nostalgique ?

Je vends parce que je n’ai pas de place et puis le plus important ce sont les souvenirs, tout les secrets que je ne peut pas dire. Il y en a même qui veulent repartir avec une brique rouge du mur de la salle de projection. Là je ferme samedi et je pars. Je supprime la télé, je garde qu’une radio. Si, je garde deux fauteuils de la salle pour mettre sur mon balcon pour regarder le couché de soleil avec un bon bouquin et les pieds dans le sable ! Ça va être super. J’ai jamais eu le temps de beaucoup lire mais je vais enfin lire ma collection de livres érotiques que j’ai commencé il y a cinquante ans. Par le plus grand des hasards je retourne en Charentes-Maritime où j’ai passé ma jeunesse, j’ai trouvé un petit logement en attendant la grande fin.

Avant de finir la discussion, Maurice évoque sa mythique salle de cinéma : « il n’y aura plus que des souvenirs, les fantômes du Beverley vont être triste ». On s’extrait de nos sièges en skaï rouge, il marmonne « à l’époque où je suis arrivé j’étais quand même plus souple ».

Tout en nous raccompagnant vers les portes battantes sur lesquelles figure la pancarte « toute sortie est définitive », il propose :

« Et pour le mot de la fin, j’aime le titre du livre de Jean d’Ormesson, un homme qui aimait les femmes aussi et qui les appréciaient, “C’était bien“… et moi je rajoute en tout petit “c’était vachement bon !” »

Maurice Laroche quitte la salle obscure, sans se retourner. Il l’a dit lui même, il n’est pas nostalgique. Dans quelques jours, il connaîtra le sort du bâtiment qui à accueilli sa salle pendant toutes ces années. Cette salle qui était désormais la seule à interdire la pornographie aux mineurs.

Le Beverley c’était un cinéma parmi tant d’autres. Mais il est devenu unique grâce à la volonté de Maurice Laroche de venir y travailler tout les jours avec la même envie. Continuer à faire retentir des gémissements de plaisir à travers sa salle malgré le fait qu’on puisse aujourd’hui les entendre dans nos écouteurs de smartphone. Continuer à lever et baisser le rideau en fer lorsque les autres le fermait définitivement.

Ce 23 février, l’appel de la retraite aura eu raison de ce rideau, qui se baissera sans jamais plus se rouvrir. Séparant d’un côté, la rue de la Ville Neuve et de l’autre, une salle rempli d’une cinquantaine de fauteuils rouges, définitivement libres.

© 2018 Alexis Benitez etAngel Herranz
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