La madeleine de Proust #1 – « La femme gelée » d’Annie Ernaux

Deux fois par mois, les membres de notre rédaction se livreront de la plus belle des façons : ils font part du livre qui les a marqué pour longtemps, en expliquant pourquoi cet ouvrage leur tient à cœur.

Pour moi, l’ensemble de l’œuvre d’Annie Ernaux est fondamentale. À chaque lecture d’une de ses œuvres, j’ai pu sentir mon regard se déplacer et mon esprit s’enrichir, qu’elle décrive une expérience qui me soit inconnue (l’avortement dans L’évènement) ou extrêmement familière (un amour dévorant dans Passion simple). Difficile de choisir un de ses romans donc. Pourtant, en y réfléchissant bien, il y en a effectivement un qui se détache et auquel je repense quasi quotidiennement : La femme gelée.

Dans ce livre, Annie Ernaux relate l’échec de son premier mariage. Le roman est un petit brulot contre la vie domestique, et son potentiel annihilant et aliénant pour une femme. En particulier pour une femme qui se croit au-dessus de tout cela. Surtout pour ce genre de femme, en fait. Le type éduqué et libéré, qui croit avoir tout compris parce qu’elle a fait des études et lu Simone de Beauvoir… un portrait de femme dans lequel je me reconnais volontiers, moi qui me plait à mettre en avant mes lectures féministes mais qui, par conditionnement ou volonté de conformisme, suit souvent prête à sombrer dans le cliché de la bonne maîtresse de maison. Pour moi, l’ouvrage d’Annie Ernaux fonctionne donc comme un avertissement, m’invite à rester sur le qui-vive face à la docilité et la facilité de la vie domestique. C’est comme si elle me disait « attention, tu n’es ni au-dessus ni à l’abri de ça et prends garde à te préserver en tant qu’individu ». Autant vous dire que je pense systématiquement à La Femme Gelée chaque fois que je m’apprête à plier une des chemises de mon mec…

Au début du roman, Annie Ernaux vient d’être nommée professeur de français dans une ville moyenne de province et s’installe avec son époux. Ils sont jeunes et modernes, cultivés et curieux et très soucieux de ne pas reproduire la vie de leurs parents. Son mari veut s’épanouir professionnellement, Annie désire être une enseignante passionnante proche de ses élèves  et souhaite se consacrer à l’écriture sur son temps libre. Sûrs d’eux, ils entendent appliquer tous les principes de leurs lectures, leurs idéaux d’égalité et de liberté à leur vie domestique et, ainsi, mener une vie différente. Non, ils ne seront pas un couple comme les autres. Ils se prêtent toutefois bien volontiers au jeu du « papa et de la maman » et, tels le Jérome et la Sylvie des Choses de George Perec, convoitent et se plaisent à acheter tout le nécessaire : des meubles, des ustensiles de cuisine, des disques etc. Après tout, la conscience de succomber au cliché ne nous préserve-t-il pas automatiquement du risque d’être des clichés ? Il faut croire que non…

Car bientôt, alors qu’ils ne s’y attendaient presque pas, Annie et son mari vont être rattrapés par le quotidien et, surtout, par la répartition très genrée des tâches domestiques. Avec l’arrivée du premier enfant et rapidement du second, Annie se retrouve tout à coup submergée sous les tâches ménagères et la fameuse charge mentale. Son quotidien se résume à courir, après le temps – il n’y en a jamais assez – ou la saleté – il y a toujours trop. Oubliés, les grands discours sur la libération de la femme. Son mari refuse de se lever la nuit pour changer le petit car « il est fatigué ». Reléguée au second plan, l’ambition d’être une professeure passionnante et disponible. Annie n’a plus le temps de lire ni même de préparer ses cours, elle les recycle d’une année à l’autre car il faut bien du temps pour changer/éduquer/nourrir/faire vacciner/divertir les enfants – et le mari. Elle sent qu’elle se rabougrit intellectuellement, que, par manque de stimulation, ses capacités de réflexions et de concentration s’amenuisent. Comme dans une demeure devenue trop grande, les pièces de son esprit inusitées se referment une à une. Progressivement, elle s’épuise, elle étouffe, elle exècre son mari et, parfois, ces insupportables enfants qui lui prennent tout son temps. Mais elle s’en veut aussi un peu car, quelque part, elle est complice de cette situation. En dépit de tout, il y a un confort à se glisser dans le moule de la bonne mère/bonne épouse/bonne fille.

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Dans un roman de Laura Kasischke, l’héroïne de cette histoire finirait par disparaitre. Elle partirait pour une promenade dans les bois et déciderait de ne jamais revenir, ou elle suivrait un routier dans un motel miteux. Chez Annie Ernaux, autofiction oblige, rien de si mystique ou romanesque. De fait, dans la vraie vie, les mariages ennuyeux ont souvent des fins à leur image: les couples s’épuisent, se demandent ce qu’ils fichent là, continuent à sortir les poubelles et diner en silence jusqu’à ce que « les enfants soient assez grands ». Ils finissent par divorcer et, si possible, s’évitent pour le restant de leurs jours.

L’incapacité pour un jeune couple éduqué et avide d’un mode de vie alternatif d’échapper à la fatalité de cette vie domestique m’a longtemps fait craindre de m’installer. Si Annie Ernaux n’a pas pu y échapper, comment pourrais-je moi prétendre à me soustraire à cette vie assommante ? Si, depuis peu, je n’y pense plus comme un repoussoir, je continue néanmoins à voir en ce livre une sorte d’amulette intellectuelle à porter près du cœur – et de la tête – qui me rappelle quand nécessaire  – en général, lorsque je m’apprête à lancer une machine ou à cuire une viande pendant plus de 45min – de bien faire attention…

La femme gelée d’Annie Ernaux, Gallimard, 1981

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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