France-Italie : une crise européenne à l’heure des clivages

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Après le rappel le 7 février de l’ambassadeur français en Italie, les tensions n’ont cessé de s’accumuler entre les deux pays. Une crise diplomatique sans précédents au cœur de l’Europe ?

Voilà une déclaration publique qui a beaucoup fait parler d’elle en France mais aussi chez nos voisins transalpins. Jeudi 7 février, accusant le chef de fil du Mouvement 5 étoiles, Luigi Di Maio, d’ingérence, le gouvernement français prend la décision de rappeler son ambassadeur en Italie. Un choix fort qui répond selon le gouvernement à des « attaques sans fondement », à l’égard de l’Hexagone, et ce à des fins purement « électorales ».

La France a fait, depuis plusieurs mois, l’objet d’accusations répétées, d’attaques sans fondement, de déclarations outrancières que chacun connaît et peut avoir à l’esprit. Cela n’a pas de précédent, depuis la fin de la guerre. Avoir des désaccords est une chose, instrumentaliser la relation à des fins électorales en est une autre.

Extrait du communiqué publié le 7 février sur le site du ministère des Affaires Etrangères français

Avec cette déclaration officielle, le gouvernement français n’a pas cessé pour autant de rappeler « l’héritage commun » des deux pays qui « ont ensemble construit l’Europe et œuvré pour la paix. »

L’ingérence à l’italienne

L’événement déclencheur de cette crise entre le gouvernement français, pro-européen, et le gouvernement d’extrême-droite / mouvement 5 étoiles au pouvoir à Rome touche à ce qui est au cœur de notre actualité depuis plusieurs mois : les
« gilets jaunes ». Luigi Di Maio a effectivement rencontré le très controversé Christophe Chalençon, figure emblématique des « gilets jaunes », souvent pointé du doigt pour les propos islamophobes qu’il relaye sur Facebook. Une rencontre dont Luigi Di Maio s’est lui-même vanté sur Twitter.

“Aujourd’hui avec @ale_dibattista nous avons fait un saut en France et avons rencontré le leader des gilets jaunes Christophe Chalençon et les candidats aux élections européennes du RIC d’Ingrid Levavasseur. Le vent du changement a franchi les Alpes.”

Les tensions semblent être à leur paroxysme mais se poursuivent depuis plusieurs mois déjà. En effet, les désaccords ne datent pas d’hier et s’accumulent depuis l’élection de Matteo Salvini au poste de vice-président du Conseil des ministres, en juin 2018. On se souvient bien en octobre 2018 des échanges vifs entre les deux voisins européens sur la question de la gestion de la crise migratoire et l’accueil de l’Aquarius, navire transportant des centaines de personnes à la recherche d’un asile.

Néanmoins, c’est un nouveau pas qui est ici franchi par l’Italie, à quelques mois des élections européennes. Cette rencontre avec Christophe Chalençon est effectivement un symbole fort dans ce contexte de montée de l’extrême droite en Europe.

La réponse française

La réponse française à cet affront a consisté à rappeler son ambassadeur en Italie. Une mesure rare, qui signifie d’ordinaire la rupture des relations diplomatiques entre deux pays. Est-ce de la part du gouvernement français un simple coup de communication ou ce rappel aura-t-il de véritables conséquences ?

Pour Paul Bacot, professeur émérite en Sciences Politiques à l’Université de Lyon, cette décision tient effectivement du symbolique. Mais, rappelle-t-il, le « symbolique n’est nullement secondaire ou négligeable ». Au contraire, « les signes et les symboles sont au cœur même de l’action politique ».

Du côté français, « Emmanuel Macron a choisi de faire campagne en vue des élections européennes en opposant les “progressistes” dont il est membre aux “nationalistes” », explique le professeur. Pour Paul Bacot, « les dirigeants italiens lui sont apparus comme une cible facile, notamment sur la question des migrants. »

Une instrumentalisation politique qui n’est pas à sens unique néanmoins. Il est important de rappeler que pour l’Italie également cette action tient évidemment de la stratégie politique : « la coalition au pouvoir en Italie, menacée par ses contradictions internes et par son manque de résultats, a besoin de détourner l’attention de ses électeurs en dénonçant la France », commente Paul Bacot. Une argumentation commune aux nationalistes « pour qui tout est toujours la faute des “étrangers” de l’extérieur et de l’intérieur. »

Les dirigeants italiens et français sont d’accord sur le clivage qu’ils veulent mettre en avant : le nationalisme contre l’Europe et le multilatéralisme.

Paul Bacot, professeur émérite en Sciences Politiques à l’Université de Lyon.

En somme, comme le met en évidence Paul Bacot, « les dirigeants italiens et français sont d’accord sur le clivage qu’ils veulent mettre en avant : le nationalisme contre l’Europe et le multilatéralisme. » Cette crise aura donc des conséquences, mais « davantage dans les deux scènes politiques nationales qu’au niveau des relations entre les deux pays. » Une crise d’une courte durée puisque l’ambassadeur français en Italie a fait son retour ce 15 février à Rome, après des discussions entamées entre les deux gouvernements.

Emmanuel Macron comme Luigi Di Maio devraient satisfaire leurs électorats respectifs. Se mettant en scène l’un et l’autre comme défenseur d’une certaine vision de la politique en cette période de tension, ils ne font qu’illustrer une crise plus grande qui secoue l’Europe. Celle qui oppose les pros aux anti-européens.

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