Au poste ! – Flic ou voyou ?

Après plusieurs films tournés aux Etats Unis, Quentin Dupieux revient en France avec Au poste !, oeuvre courte et hilarante. Comme dans son précédent film, Réalité, il s’affirme comme le nouveau représentant du non-sens, déroutant et profond.

Une nuit. Un maccabhée. Un poste de police. Un interrogatoire. Un flic. Un présumé suspect. Un face à face. Trame extrêmement simple, classique du cinéma populaire franchouillard, entre Garde à vue et les films à la Bébel, entre Michel Audiard et Francis Veber. SI toutes les références pré-citées ont eu une influence, directe ou indirecte, sur le film dont il est question, et que le combo moustaches-vestons en peau de vachette est au rendez vous, l’originalité de celui-ci est d’être orchestré par Quentin Dupieux, passé commandant en chef de l’absurdité. Si cet homme a pu faire éclater les pulsions criminelles d’un pneu, injecter de la folie pure dans le cinéma indépendant américain et donner un vrai rôle à la hauteur du génie comique d’Éric Judor, peut-il faire décoller une histoire entraperçues, même par le biais d’un seul oeil, maintes et maintes fois ? À la différence du film, multiple et mutant, la réponse est évidente : OUI. Il est impératif d’ajouter qu’il réussit là où presque plus personne ne semble passer l’examen : faire du cinéma populaire et exigeant. L’histoire transpire le plaisir du grand écran, de ces films du dimanche du soir, de ces cassettes VHS rembobinées aussitôt terminées.

Cinquante nuances de non-sens

Une idée reçue voudrait qu’un film de l’ « Oizo rare » soit un simple défilé de joyeux fêlés irrationnels naviguant dans des espaces ouverts mais pesants, à la recherche du néant.  C’est ce qui s’appelle un mauvais compte rendu. Tout d’abord, parce que ce dernier né se situe dans la chaleur d’un commissariat bas de plafond, le film ayant été tourné dans l’ancien siège du Parti communiste français. Ensuite, parce qu’ici tout le monde est normal, propre sur lui, ongles impeccables, coiffure peignée. À part peut-être ce présumé coupable, Fugain (Grégoire Ludig, parfait), nom propre et nonchalance avérée, qui croque à pleine dent dans une huître. Ah oui, il y a aussi ce commissaire (Benoît Poelvoorde, royal et nuancé) dont le ventre fume lorsqu’il inhale la fumée d’une de ces nombreuses cigarettes. Et puis, ce sous-fifre borgne (Marc Fraize, d’une sincérité déconcertante), enfin est il vraiment borgne, peut on le revoir, ah oui, en effet.

Après vingt premières minutes dont la lenteur en exaspérera certains, tout le brio de Dupieux éclate lorsqu’il pousse le spectateur à s’interroger sur l’étrangeté ou non de ce qu’il vient de voir. Au poste ! pousse la banalité du quotidien jusque dans ses retranchements les plus inquiétants. Fuyant l’ordinaire et assumant la théâtralité de son récit, le cinéaste ouvre, une à une, des trappes sur le chemin de la logique. L’extravagance des situations est alors traité au premier degré tandis que la précision géométrique de la mise en scène renforce la bizzarerie de l’ensemble.

Mais le véritable héros du film, c’est le langage. Absents ou limités dans les précédentes oeuvres de Dupieux, les mots sont au coeur des scènes. Non datées et ubuesques, celles ci nous renvoient pourtant à notre propre réel, et donc à notre langue. Avec ses tics, ses détours, ses extensions, ses libertés. Et une question dominante : Comment rendre compte du réel, par le langage, dernier lien entre des personnages paumés ? Évitant toute forme de mécanique, le film s’achemine, non sans aller-retours temporels, vers une mise en abîme vertigineuse, ponctuée par des dialogues digne du Bertrand Blier des grands soirs.

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