CINÉMA

Entretien avec Andranic Manet : “La vie est faite de compromis, et je fais beaucoup ce parallèle avec la vie de comédien.”

Après Mon Amie Victoria (2014), Jean-Paul Civeyrac nous offre une plongée dans les profondeurs d’une jeunesse passionnée de cinéma. Sorti en salles le 19 avril 2018, Mes Provinciales illustre le parcours initiatique d’Etienne (Andranic Manet), aspirant cinéaste installé dans la Capitale poursuivre ses études. Il y rencontre Mathias (Corentin Fila) et Jean-Noel (Gonzague Van Bervesellès). Au fil des notes de Bach, l’effervescence de ces jeunes passionnés se déploie, les idéaux se confrontent mais l’envie profonde de faire son cinéma sans cesse demeure. Tenu par un casting talentueux et prometteur, Mes Provinciales est un film authentique sur le mariage entre la jeunesse et le septième art.

Andranic Manet, à l’affiche du film dans le rôle d’Etienne, nous partage, le temps d’un entretien, son expérience de tournage : sa rencontre avec Jean-Paul Civeyrac, son rapport avec Etienne,  le lien unissant ce dernier aux autres personnages. Paroles d’un acteur passionné sur des sujets passionnants.

Comment s’est effectuée la rencontre avec Jean-Paul Civeyrac ?

Andranic Manet : J’ai passé des essais. Les essais étaient en duo, donc je me suis retrouvé avec Gonzague Van Bervesellès. Très vite après, j’ai rencontré le réalisateur, je ne savais pas encore pour quel rôle, les scènes d’essai n’étaient pas du scénario. On s’était un petit peu parlé avant les scènes, cette fois j’étais avec celui qui joue le comédien dans le film. On a commencé le travail en improvisant, les scènes parlaient surtout d’art, d’amour et d’amitié. Ensuite on s’est parlé avec le réalisateur. Je lui ai dit ce que je faisais, que je sortais du programme Egalité des Chances de la Fémis. Il me raconte qu’il a passé 22 ans à la tête du département réalisation de la Fémis. Il est maintenant intervenant, parfois aux Cours Florent, parfois à la Fémis, mais essentiellement je crois à l’université Paris Saint-Denis. Puis très vite après son assistante m’a téléphoné pour me dire que j’avais le premier rôle, mais je ne savais pas de quoi parlait le film. Je savais que c’était des étudiants en cinéma, dont un qui montait de Province. Quelques jours plus tard j’ai pu aller chercher le scénario.

“Etre comédien, c’est savoir mettre de côté et savoir mettre en avant.”

 

Gardes-tu en tête une séquence de tournage particulièrement laborieuse ?

Il y a une scène qui a été compliquée à tourner. Elle était compliquée parce qu’on avait pris beaucoup de retard, il y a eu une vingtaine de prise. C’était un champ / contrechamp, la discussion avec la première colocataire (Jenna Thiam) où on parle de Pascal, des provinciales, de la fidélité etc. Après, une autre scène compliquée, c’est celle de la dispute avec Annabelle (Sophie Verbeeck). Il faut savoir que la scène était beaucoup plus longue à la base, il y avait tout un monologue où je lui répondais, c’était un texte très fort, mais je l’ai raccourci en 3 phrases. Sinon pendant le tournage Jean-Paul Civeyrac me répétait souvent de ne pas sourire, et c’était compliqué pour moi. Mais je n’ai pas fait de composition du tout, Jean-Paul ne m’a jamais dit “il faut que tu crée un personnage”. Il n’a jamais employé ces termes, et quand je regarde le film maintenant je vois une partie de moi, mais ce n’est pas entièrement moi, et je pense que c’est ça être comédien. C’est savoir mettre de côté et savoir mettre en avant.

Les répliques du film sont très écrites. Beaucoup de séquences te mettent en scène dans des émotions fortes. Comment les as-tu fabriquées ? Faisaient-elles écho à des aspects de ta personnalité ?

Je n’ai pas puisé dans quelque chose. Je n’ai pas cherché. Il n’y avait pas ce truc-là “attention séquence émotion.” Par exemple, pour faire écho à une scène, je n’ai jamais appris la mort de quelqu’un, comme ça, mais c’est quelque chose d’étrange à jouer. Je ne pourrais pas le définir mais je m’imagine la scène dans ma tête, et je me demande comment la rendre honnête.

Certaines scènes sont-elles le fruit d’improvisation de votre part ?

C’est arrivé deux, trois fois, mais pour l’essentiel non. Ce qui pouvait arriver c’est qu’il y ait sur le tournage des modifications de texte. Après, c’est après la première version du scénario, on s’est vu pour travailler dessus pendant un mois et demi, on a changé les dialogues, on les a adaptés.

Concernant la relation que ton personnage entretient avec Mathias et Jean-Noel, ll y a incontestablement beaucoup d’admiration, mais peut-être aussi une dépendance artistique. Comment le décrirais-tu ?

C’est la figure d’idéal. Mon personnage s’identifie tout de suite à Mathias parce qu’il est à l’aise, il pense bien, il dit haut et fort et il fait un peu ce qu’Etienne aimerait faire. Je suis d’accord avec l’idée que les deux ont besoin l’un de l’autre. Un peu comme des frères. Il faut savoir que je connaissais un peu Corentin Fila. On a tous deux fait la Classe Libre du Cours Florent, lui de la promotion 2 ans avant moi donc je le connaissais déjà. Lui ne me connaissait pas, donc dans notre relation de base, il y avait déjà quelque chose comme leur rapport dans le film. Je savais ce qu’il avait fait, je savais à quel point il était doué. Corentin est un peu dans la vie comme son personnage, dans le sens que, lorsqu’il parle, tu ne peux que l’écouter. C’est un charisme incarné.

“C’est dommage d’imaginer la jeunesse seulement sur les smartphones à faire des selfies.”

 

Si tu devais poser un regard critique sur le rapport de ces jeunes au cinéma, quel serait-il ? Partages-tu leur vision du cinéma ?

Honnêtement, je recommande de ne pas être d’accord. Un moment, le personnage de Corentin Fila critique le cinéma de Tarantino. C’est un peu l’éternel débat. Je préfère ce que Tarantino fait, et même si tu me dis que Tarantino s’inspire de plein d’autres réalisateurs, je répondrais que ça n’achète pas son geste créateur. Mon personnage, Etienne, arrive à Paris. Il a son livre de Pascal dans la poche. La fidélité, c’est important. Il a sa musique, Bach. C’est ça la bonne musique pour lui. Il a son cinéma. Il a tout, mais au fur à mesure il change d’idéal, ce qui est normal à notre âge. Il va changer, à travers le regard des autres.

Beaucoup reprochaient au film le fait qu’il “dézingue” d’autres réalisateurs. Mais ce n’est pas la parole du réalisateur qui est portée à travers les personnages, c’est juste la vérité, ça arrive dans la vie. On débat sur le cinéma. Beaucoup de gens disaient aussi que des jeunes qui lisent des poèmes et qui débattent ça n’existe pas. J’ai envie de leur répondre que c’est dommage d’imaginer la jeunesse seulement sur les smartphones à faire des selfies. Pour revenir au film, on peut être en désaccord avec leur vision du cinéma, mais ça reste une vision pour faire du cinéma et changer les choses.

“Il n’y a aucun film en fiction qui parle d’étudiants en cinéma.”

 

Pour conclure, le film ne transmet-il pas une vision pessimiste du cinéma ? A la fin du film, notamment, ton personnage est-il heureux ?

Déjà, la fin du film, elle est comme dans la vraie vie. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. C’est pour ça que le film est très gris d’ailleurs, en noir et blanc. Mon personnage à la fin, il ouvre sa fenêtre, il vient de revoir Annabelle. Donc c’est tout ce spectre qui s’est passé de façon très rapide dans sa vie. Quand il ouvre sa fenêtre, on me pose souvent la question “est-ce qu’il se suicide ?” Je répondrais non, mais que le plus important c’est ce que tu penses toi en regardant. Donc quand il ouvre la fenêtre, il voit un Paris beaucoup moins idéalisé qu’au début du film. C’est un Paris avec des grues, des immeubles HLM, la vue est bouchée.

Il y a un peu le même constat qu’à la fin de l’Education Sentimentale de Flaubert. A la fin, les personnages font le constat d’avoir raté leur vie. Et c’est juste horrible. Là, Etienne ne se dit pas qu’il a raté sa vie mais c’est un peu ça. En arrivant, les premiers mots du personnage en soirée sont “ce n’est pas les images qui m’intéressent, c’est le cinéma”, mais finalement il finit par travailler dans une boîte de télévision, et la télé c’est justement des images. Il pensait que ce serait alimentaire mais finalement il y reste. La vie est faite de compromis, et je fais beaucoup ce parallèle avec la vie de comédien. Ça fait quatre ans que j’essaie de faire ce métier, et pour l’instant je m’en sors. Mais je croise souvent des gens que j’avais perdu de vue et qui continuent de faire ce métier, et elles sont très loin, les aspirations qu’on avait en commençant ce métier, porter des messages, jouer au théâtre avec de grands textes etc. Et c’est ça la vie de comédien, c’est comme la vie d’un réalisateur. Tu montes sur Paris, tu passeras peut-être 25 ans à faire de la régie, comme tu pourras et puis finalement avoir la chance de tourner ton film. Pour cela la vision du film est très honnête. Il n’y a aucun film en fiction qui parle d’étudiants en cinéma. Aucun, c’est quand même fou. Un bon tiers des réalisateurs sont sortis d’écoles et ils ne racontent pas ça alors que c’est justement la période qui les forge. Pour ça, le film est très honnête. Il y a une infime partie de la société qui étudie le cinéma, mais c’est quand même un sujet important.”

Un grand merci à Andranic Manet pour cette riche conversation et sa disponibilité.

Auteur·rice

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