Rencontre avec Angel Karel – Un possible renouveau politique de la techno

Le mois dernier, Angel Karel clôturait la première nuit du festival Reperkusound avec un set techno intense, offrant une expérience mentale très progressive. C’est l’occasion, pour nous, de rencontrer la seule artiste femme de la soirée et son collectif “The Future Is Female”. Entre propositions techno pointues et libération des mœurs, comment leurs soirées “No Gender” entendent-elle faire de Lyon un nouveau petit Berlin ?

Quels sont les artistes qui t’influencent ?

Angel Karel : Pour n’en citer qu’une, Paula Temple. Elle a un vrai projet avec son label Noise Manifesto qui apprécie son militantisme sur tout ce qui est gender, queer. Après, je peux citer Plastikman, Jeff Mills ou des artistes technos contemporains comme SNTS. Pour notre “No Gender”, on a fait venir Stephanie Sykes, une super artiste qui correspond à l’univers des soirées que l’on organise au Ninkasi Kao.

Quelle est la genèse du projet des soirées “No Gender” ?

Angel Karel : C’est une déclinaison des soirées que l’on faisait déjà à l’Annexe avec des artistes locaux, femmes, évidemment, puisque c’est toujours un plateau féminin.

Marine : On avait envie de parler à plus de monde et aussi de créer un espace de totale liberté avec une scène au Kao qui permet à qui que ce soit de vivre son expérience.

Olivier : Nos soirées, c’est la jonction de ce mouvement de liberté avec un aspect artistique pointu. C’est un certain esprit berlinois underground que l’on retrouve pas forcément ici à Lyon. On a fait venir des artistes techno émergents. On avait envie de montrer aux gens, qui ont l’habitude d’écouter des grandes stars, qu’il existe des artistes montants qui sont très talentueux dans ce secteur de la musique.

Quels artistes lyonnais seraient représentants de cette scène underground ?

Olivier : Angel Karel (rires). Milenà du collectif “JACOB”. On a aussi fait venir des artistes qui venaient d’Angleterre ou d’Allemagne et qui apportent au public lyonnais cette touche techno un peu dark pour ceux qui n’ont pas eu la chance de la découvrir à l’extérieur.

Étant donnée la nature politique de votre collectif “The Future Is Female”, quel est ton point de vue, en tant qu’artiste, sur la place de la femme dans la musique électronique ?

Femmes électroniques

Angel Karel : J’ai toujours vu ça sans règle de genre. Ce que je veux surtout, c’est m’exprimer en fonction d’un collectif qui est juste, qui prône la liberté et qui casse les codes. Moi-même, je me considère sans être un homme ou une femme. Disons que je fais les choses. J’ai un côté garçon et un côté femme, et les deux choses se marient bien.

Olivier : Casser les codes, c’est aussi une prise de conscience ; c’est-à-dire que, si l’on fait un plateau uniquement avec des DJs hommes, personne n’est étonné. Par contre, si l’on fait un plateau qu’avec des DJs femmes, on dit : vous êtes sectaires. Il y a donc bien, dans notre inconscient, quelque chose qui n’est pas encore complètement normal. Casser les codes, c’est aussi remettre les gens dans la prise de conscience de la place de la femme de façon globale. De ce point de vue, le projet peut être engagé. Même si, comme le disait Angel, l’idée, ce n’est pas de faire de la revendication féministe mais c’est aussi de montrer, à un moment, qu’il y a des propositions qui peuvent se faire.

Angel, comment as-tu formé ta culture techno ? Est-ce que tu es allée à Berlin par exemple ?

Angel Karel : J’écoute de la musique électronique dans son ensemble depuis mes 15 ans. Je peux aussi écouter de la house, du jazz. J’aime beaucoup tout ce qui est post-punk comme Joy Division. C’est vraiment mes influences du départ. Et oui, il y a eu Berlin, Londres, Madrid, toutes ces villes qui bougent tout le temps. C’est vraiment des influences avant-gardistes.

Et ne penses-tu pas que la scène lyonnaise est assez avant-gardiste ?

Angel Karel : En tout cas, on essaie de tout faire pour que ça bouge. Je suis née à Lyon. Je soutiens cette scène et je trouve qu’il se passe vraiment de belles choses.

Marine : C’est une bonne scène mais il y a beaucoup de choses à créer encore. Les collectifs sont supers mais l’idée, c’est aussi d’apporter au public quelque chose de nouveau. Changer les mœurs, c’est là qu’il y a quelque chose à jouer en fait.

Olivier : L’engagement artistique est très fort, c’est-à-dire que je pense qu’on a aussi une obligation morale, mentale de montrer un peu ce qui se fait en terme d’évolution de la techno. La techno, ça date quand même de quelques dizaines d’années maintenant. C’est important de montrer ce qui change, ce qui se fait de nouveau et qui reflète aussi la société. Tout le monde dit le rap, ça représente la société, les banlieues. Mais la techno, ça représente aussi une certaine image de la société. Et nous, on a cette exigence de trouver des artistes qui font des choses vraiment intéressantes en terme de production et qui sont le renouveau de la techno.

Comment s’opère, avec votre collectif, ce renouveau que ce soit dans la production, dans la manière de mixer ou d’organiser les soirées ?

Olivier : Je pense que c’est ce que tu dis : tout est mélangé. Angel prépare un nouvel EP, donc, c’est la prod. C’est ce que tu as dans tes tripes, ce que tu vis et comment tu l’exprimes par la musique. C’est le rôle d’un artiste finalement. Il raconte des tranches de vie par la musique en créant. Et puis, dans ses mixs, il s’agit de trouver de nouvelles pépites, des gens qui font des choses qu’on n’a pas forcément l’habitude d’écouter et qui font vibrer intérieurement, qui parlent.

Il raconte des tranches de vie par la musique en créant.

Et, en terme de mœurs, dans les soirées que vous proposez, qu’est-ce qui serait encore plus libre que dans les soirées techno plus mainstream ? En quoi, par exemple, le dispositif est-il différent que ce soir au Reperkusound ?

Angel Karel : Finalement, les personnes ressentent et vivent les choses selon eux à travers l’ensemble des choses que l’on offre. Après, on propose une backroom. On revisite le lieu. Dans la fosse, on installe la régie donc il y a une certaine proximité avec le public. Et, en même temps, il y a quand même des barrières tout autour de l’artiste. ABEM s’occupe de la scénographie qui a, pour thématique, le genre. Il y a des mannequins par exemple. Et, une fois posé, tout ce paysage fait que les gens peuvent se sentir libres en écoutant de la techno.

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