CINÉMA

« Ready Player One » – Le cinéma est mort, vive le cinéma !

Seulement deux mois après avoir renoué avec le classicisme hollywoodien avec Pentagon Papers, Steven Spielberg replonge dans une mise en scène plus expérimentale avec Ready Player One. Alors que la production actuelle se noie dans un imaginaire passéiste, le réalisateur de plus de 70 ans entend bien remettre tous les compteurs à zéro. En un peu plus de deux heures, le cinéma meurt et renait.

En 2045 dans un monde en crise, la population se réfugie dans le monde virtuel de l’Oasis dans lequel chacun a un avatar sorti de la culture populaire. Avant sa mort son inventeur, James Halliday, y a caché un œuf qui confère à celui qui le trouve le contrôle de ce monde. Le jeune Wade (ou Parzival dans l’Oasis) décide de s’embarquer dans cette chasse au trésor.

Les premières images diffusées avec Freddy Kruger, le Géant de fer, ou même la Dolorean de Retour vers le futur, ont pu faire craindre le pire. Steven Spielberg avait-il succombé à la mode actuelle de la nostalgie des années 1980 ? Pour celles et ceux qui suivent de près sa filmographie, la réponse ne pouvait être que plus nuancée. Si celui qui a fait littéralement naître toute cette culture avec sa société Amblin décide de s’y attarder, ce devait être que pour une bonne raison.

© Warner Bros

 

Auto-portrait

Très vite les personnages du créateur James Halliday et de Wade semblent être les deux faces d’une même pièce : Steven Spielberg.

Tout comme James Halliday, Steven Spielberg est une personne timide et qui a longtemps été peu à l’aise pour s’exprimer (on lui a diagnostiqué tout jeune une dyslexie). Leur seul moyen de s’épanouir : la création artistique. A cette occasion tous deux ont mis leur vie personnelle entres parenthèses. Par ailleurs tout comme Wade, Steven Spielberg était très tôt intéressé par les jeux vidéos, les nouvelles technologies et plus généralement toutes les formes d’expression de l’imaginaire.

Ready Player One est donc une introspection de son réalisateur avec les leçons qu’il a pu tirer de cette vie dédiée entièrement à l’imaginaire virtuel.

© Warner Bros

Réembrasser le réel

A la fin du film, alors que l’on vient de sortir de plus de deux heures de surenchère visuelle et de références, le film nous incite à laisser de côté le virtuel pour le réel.

En effet tout le montage du film redonne la place au monde réel sur le monde virtuel. Les séquences de jeu sont de plus en plus entrecoupées par la réalité. Ainsi le dernier acte montre, ce qui n’était pas le cas jusque là, les personnes dans leur combinaison entrain de jouer dans le vide alors qu’ils se croient dans l’Oasis.

Il faut voir comment Steven Spielberg filme un enfant jouant à un jeu vidéo. Le regard que le cinéaste porte sur lui est d’une mélancolie déchirante. Sans doute pour la première fois de sa carrière, la caméra ne se met pas au niveau de l’enfant, mais préfère le filmer en légère plongée, en se tenant à l’écart. Dès lors Steven Spielberg semble nous inviter à voir dans cet enfant la tristesse de la solitude plutôt que l’épanouissement par le jeu. Ce petit garçon, c’est très probablement Steven Spielberg à son âge, seul au milieu de sa banlieue américaine alors que ses parents se déchiraient.

Le virtuel est à la fois un échappatoire au monde réel qui nous étouffe, un moyen de créer des liens avec le reste de la société (jusqu’à organiser une révolte) et une invitation à vivre des expériences galvanisantes. Malgré cela, nous devons revenir à la réalité. Toute cette ambiguïté provient certainement d’un Steven Spielberg tiraillé entre ces deux mondes.

Alors que l’on venait dans la salle de cinéma pour s’évader, on nous demande d’en sortir.

© Warner Bros

 

Sidération absolue

Disons-le clairement, Ready Player One est un film qui foudroie le spectateur par un sentiment de sidération continu. Pour se souvenir d’un tel ressenti il faut remonter à Avatar ou Speed Racer.

La première course de voiture met en scène des centaines d’éléments dans le cadre qui s’écrasent, se pulvérisent, le tout à toute vitesse. La caméra est plongée au cœur de ce chaos absolu, elle passe son temps à recadrer et à virevolter dans tous les sens. Pourtant en parvenant magistralement à guider le regard du spectateur, la scène est d’une lisibilité miraculeuse.

© Warner Bros

 

Grâce à l’utilisation de la performance capture, Steven Spielberg est libre de poser sa caméra où il veut et d’en faire ce qu’il veut. Il avait déjà expérimenté cette liberté de toute contrainte physique avec Les aventures de Tintin et Le Bon Gros Géant. Le cinéaste ose absolument tous les mouvements impossibles et va jusqu’à changer radicalement de focale dans un même plan. Cette mise en scène, alliée à une 3D ingénieuse, offre des sensations encore jamais vécue dans une salle de cinéma.

Grâce à ses prouesses technologiques, le film repousse les limites du médium cinématographique, en développant de nouveaux standards de mise en scène. Ready Player One est en cela une petite révolution.

À côté, n’importe quel autre blockbuster semble fade et appartenir au monde du passé.

Pourtant, cette liberté ne fait que servir le film. En effet le dynamisme visuel de l’Oasis s’oppose à l’imagerie de la réalité qui est souvent filmée en caméra portée et avec une photographie brute. D’ailleurs toutes les scènes se déroulant dans la vie réelle sont filmée en pellicule pour renforcer à la fois l’authenticité et le désenchantement qu’elles représentent.

© Warner Bros

 

Il y aurait tant à dire sur Ready Player One : les transitions entre les deux mondes, la manière dont le spectateur adhère immédiatement à l’existence de l’Oasis, la suspension totale d’incrédulité etc. Surtout il faudra revenir sur une scène conceptuellement vertigineuse, qui est un fantasme pour tout cinéphile Kubrickien. La densité tant visuelle que thématique nécessite de multiples visions.

A la fois film somme et testamentaire pour S. Spielberg, Ready Player One est une date dans l’histoire du cinéma. Dans toute sa générosité, le cinéaste nous laisse seulement entrevoir tout le potentiel du cinéma de demain.

 

Ready Player One, de Steven Spielberg, sortie le 28 mars 2018

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