CINÉMA

Pour une histoire de la profession de décorateur au cinéma

Les métiers du cinéma sont nombreux et variés – comme en attestent la longueur parfois effrayante des génériques que personne ne regarde vraiment jusqu’au bout. Aujourd’hui, c’est la profession de décorateur sur laquelle je me suis penchée. Une profession qui a une histoire très particulière : entre écoles et amitiés de plateau, et qui s’actualise très régulièrement.

Il est à noter qu’au début du cinéma, on représentait des scènes d’actualité. À cette époque, Gaumont et Pathé sont les premières maisons de production. Cependant, un concurrent – et pas des moindres, fait son apparition : Georges Méliès, alors directeur d’un théâtre : le Robert Houdin. Méliès est le véritable créateur du spectacle cinématographique, en attestent ses réalisations telle que Le Voyage dans la Lune. C’est là que se dresse un fossé : alors que Méliès filme de la fiction dans des mondes irréels, les frères Lumières veulent « saisir la nature sur le fait », comme l’indique Léon Barsacq dans son ouvrage Le décor de cinéma.

Les primitifs et l’héritage du théâtre

Le premier studio de cinéma, ou studio-théâtre, comme on les appelle à l’époque, est établi à Montreuil par Méliès en 1897. Aux USA, c’est en 1895 qu’apparaissent les Studios Black Maria – soit quelques années auparavant. Les studios, bien que portant la même appellation, ne sont pas employés de la même façon. Alors qu’en France la caméra est immobile et qu’on joue en face d’elle – comme lorsqu’on va au théâtre, ce n’est pas le cas aux USA. De fait, lors de ce travail de plateau en France, Méliès met au point des trucages qui sont encore usités aujourd’hui : la substitution, le fondu ou encore la surimpression. Méliès fait alors figure de précurseur en ce qui concerne le décor. Soulignons également le tournage en noir et blanc qui permet un travail “rapide” en terme de couleurs. Les fonds et les décors sont donc, généralement, des décors peints, et ceci pour deux raisons : le bas prix de fabrication et la rapidité de tournage – donc le besoin de changer de décor souvent. Méliès connaît ainsi les bases du décor de cinéma : la profondeur et la perspective, mais aussi l’ensembliage. Cette nécessité de représenter au mieux le réel vient d’une obligation de représenter le réel sous peine que le spectateur n’accroche pas à l’histoire qui lui est proposée.

France et progrès techniques ?

Quelques temps après, toujours en France, Pathé et Gaumont créent de nouveaux théâtres de prises de vues et mettent en place des équipes de travail fixes, ce qui permet de faire beaucoup de progrès techniques avec le temps. La majorité des opérateurs et le reste du personnel vient du monde du “café-théâtre”, ce qui permet d’avoir de nouvelles méthodes de travail et de nouveaux outils telles que les machines. Les artistes peintres de l’époque, bien que venant du monde du théâtre, sont formés dans diverses écoles ou ateliers spécialisés. Ces ateliers, historiquement, sont les suivants : Rubé, Moisson, Chaperon, Butel et Valton ou encore Amable. Les savoir-faire qui sont développés se concentrent sur la perspective et les trompe l’oeil, centraux dans les films du moment.

La formation et la technique des débuts

Malgré une formation qui semble encadrée, les décorateurs ne sont pas recrutés pour leurs compétences sur telle ou telle tâche. Ils sont d’abord recrutés grâce à des amitiés de plateau. Par exemple, en 1897, Maurice Fabrège entre chez Pathé et il est assisté par des élèves de ses anciens maîtres. En 1901, le théâtre Pathé qui fonctionne toujours avec des équipes fixes de décor travaillent encore avec les décors peints. Ces derniers étaient préparés à plat, “cloutés” au sol, enduits de blanc de Meudon puis travaillés au fusain. Les connaisseurs noteront que la majorité des films de Zecca sont tournés sur des décors constitués de toiles peintes.

C’est à partir de 1914 que naissent les premiers décors construits. Fabriqués à base de contre-plaqué, de staff et de carton-pierre. À ce moment clé de l’histoire du décor, naissent, à l’instar de l’usage des nouvelles méthodes de construction, de nouveaux métiers, plus spécialisés – tel que celui de staffeur. Cependant, malgré un vive avancée en 1914, la Première Guerre mondiale met en pause la progression du cinéma français.

L’après-guerre

En France toujours, après la guerre, les décors en staff apparaissent timidement sur les plateau. Cette paralysie du système créateur vient de la guerre qui vient de se terminer et du peu de moyens mis à disposition. Mais, après une période latente où le cinéma français et le décor n’évoluent guère, de grandes évolutions font leur entrée vers 1922 ; d’une part car la caméra doit pouvoir “bouger” – on ne filme plus uniquement de face, avec le pied fixe – mais aussi car une équipe des USA vient travailler en France. Alors que les studios-théâtre permettaient de travailler en lumière naturelle, les équipes qui viennent d’outre-Atlantique opacifient les verres pour travailler en lumière artificielle, ce qui change la manière de travailler de toute une profession.

Les diverses appellations

Aux USA, après 1926, Murnau ou encore Lubitsch, des cinéastes allemand ou viennois, s’installent solidement à Hollywood. Se pose ainsi, en filigrane, la question de la division du travail au sein de l’équipe de tournage. En 1930, nait ainsi le premier Art Director, Winifred Buckland. D’autres décorateurs – Gibbons, Day et Dreier – décident de créer une formation au métier qui permettrait d’engager de jeunes gens sur les plateaux.

En France, après 1926, c’est une véritable révolution du décor qui a besoin de s’adapter sous peine de ne devenir qu’un “élément étranger au film”. Lazare Meerson peut être indiqué comme le pionnier de ce renouveau. Il débute comme peintre décorateur puis devient assistant décorateur. Ses décors sont qualifiés pour la plupart d’authentiques plus que de réalistes, mais ses feuilles de décor sont si immersives que leur efficacité n’est pas à démontrer. Pour Léon Barsacq, Lazare Meerson n’avait rien de moins qu’une vision de peintre.

Pour terminer – car toute bonne chose a une fin – les décorateurs de cinéma connaissent beaucoup de changement au fil de leur carrière. Le métier reste identique jusque dans les années 2000 – années au sein desquelles le passage au numérique devient un élément central du métier. Aujourd’hui ce ne sont plus seulement des décorateurs qui sont appelés à exercer leur métier mais ce sont aussi des artistes spécialistes des effets spéciaux – annotés VFX dans les génériques. Un raison toute simple à cela : après les transparences, vient l’incrustation sur fond vert et là, il n’est plus question d’un lieu en 3D à moduler mais bien de reconstruire numériquement un lieu.

 

 

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