Le film culte – « Casino », épopée scorsesienne

Chaque mois, nous revenons sur un film qui a marqué l’histoire du cinéma. Après les gangsters Bonnie and Clyde, zoom sur la mafia à la sauce Martin Scorsese.

En 1995 sort Casino, réalisé par Martin Scorsese, une fresque de trois heures sur l’emprise de la mafia sur les jeux d’argent, inspiré d’une histoire vraie. Le tout est vu à travers trois personnages hauts en couleurs : Sam ‘Ace’ Rothstein, patron du casino, impartial et ambitieux, interprété par Robert De Niro ; Nicky Santoro, un gangster ultra-violent et imprévisible joué par Joe Pesci ; puis Ginger McKenna, une prostituée mariée à Rothstein, toxicomane et bipolaire, incarnée par Sharon Stone.

Une tragique histoire de trahison

Une porte s’ouvre sur la rue. Une homme en costard rose flashy en sort. Il traverse la rue en nous servant en voix-off, quelques répliques sur l’amour et la confiance. Il entre dans sa voiture et tourne la clé de contact. Et tout explose. Accompagné de la musique La Passion selon Saint-Mathieu, le titre du film s’affiche. Ainsi commence Casino, tragédie des temps modernes. Car, oui, dès le début, le ton est donné, cette histoire de gangsters grandiose finira forcément mal. Construit sur le schéma, cher au réalisateur, du rise and fall, le film présente quantité d’informations. Tout d’abord sur le milieu de la mafia : Rothstein se voit confier la gérance du casino, le Tangiers Hotel, alors qu’il n’était qu’un modeste mais doué parieur. On se dit alors que ces mafieux semble honnêtes toutefois, l’envers du décor se dévoile.

Les scènes de dialogues entre les criminels sont plongées dans l’ombre, signe du niveau de confiance relatif qu’ils s’accordent. De même, quand Rothstein fait entrer Santoro à Las Vegas et sauve Ginger de la prostitution pour se marier avec elle, il ne se doute pas que le premier rêvait de dévaliser banques et coffres-forts tandis que l’autre n’hésitera pas à le voler et kidnapper leur enfant. En bref, Rothstein se fait trahir de toutes parts. Aveuglé par la passion (amoureux de Ginger, il ne s’aperçoit que trop tard de sa perfidie) et le pouvoir (il règne sur Las Vegas), on comprend vite le discours sur la confiance qu’il tient au début : “Pendant un temps, j’ai cru que cet amour là, je l’avais”. Mais évidemment tout est superficiel à Vegas où personne ne dit ce qu’il pense et où les décisions prises sont beaucoup plus importantes qu’on ne le croit.

 

© Universal Pictures‎

 

Des temps déchus

En effet, ce que montre Martin Scorsese à travers Casino c’est bien une époque qui s’est perdu. Déjà, pendant le film, par rapport aux mafieux : les patrons sont vieux, se réunissent dans un garage obscur et sale et ne décident en rien de ce qui se passe dans l’intrigue. Car à l’époque, dans cette ville, c’est les gangsters qui font la loi, pour gérer les tricheurs ou les fusillades.

Ensuite, de toute évidence, le film est une critique acerbe des États-Unis (comme beaucoup de films américains sur un milieu décadent après tout). Tout est contrôlé par l’argent, et quand celui-ci ne suffit plus, les personnages n’hésitent pas à user de violence. Violence qui est aussi un des principaux thèmes du film, quand on voit la brutalité de certaines scènes, autant dans les gestes que dans les mots. On se rend vite compte, que ce pays s’est fondé sur des poignées de mains et des coups dans le dos. Et ceux qui l’ont compris grimpent très vite dans la société.

Pour finir, on sent presque un goût d’amertume à la fin, quand les prestigieux hôtels, se font détruire pour laisser place aux pyramides et aux buildings. À la place des hommes influents en costards, on a des petits vieux en déambulateur. À la place des services personnalisés, on a l’impression d’être “dans un aéroport”. En voix-off, toujours, Rothstein nous explique que les grandes compagnies ont tout raflé et que c’est devenu un Disneyland pour adultes. En témoigne cette réplique narquoise :

“Pendant que les gamins jouaient aux pirates en carton pâte, papa et maman engloutissaient retraite de la maison et l’argent des études du petit dernier dans les machines à sous.”

Faut-il aller jusqu’à croire que le propos du film est de dire que la mafia c’était mieux ? Car les promoteurs n’étaient pas plus honnêtes : “Comment ils ont payé la reconstruction des pyramides ? Par des magouilles financières.” Et aussi parce qu’en montrant ces criminels, Martin Scorsese tend à les humaniser. Il dira par la suite :

“Même si vous n’aimez pas ces gens et ce qu’ils ont fait, ils restent des humains.”

Il cherche donc à démontrer que, eux-même, sont plus humains de par leurs passions et leurs ambitions.

Une esthétique implacable

Les patrons, plongés dans le noir © Universal Picture

Sur le fond, Casino arrive donc à toucher à une large palette de sujets tout en restant ambiguë. Mais qu’en est-il de la forme ?

En premier lieu, on remarque la prestation des trois acteurs principaux, qui crèvent tous l’écran. Robert De Niro, est le patron inflexible qui ne laisse transparaître aucune des émotions que son personnage ne le permette. Il reste de marbre, que ça soit pour demander un muffin aux myrtilles, négocier avec le shérif ou commanditer un meurtre. Joe Pesci est, lui, l’homme de main, impétueux et brutal. Quand il tue un homme avec un stylo, domine toutes personnes qui fassent deux têtes de plus que lui ou explose l’œil d’un gars à l’aide d’un étau, Joe Pesci fait littéralement froid dans le dos. Et au beau milieu de cette frénésie, resort Sharon Stone, resplendissante et dévastatrice, jouant à la perfection cette cocaïnomane au bord de la folie . Elle n’est pas qu’une simple femme fatale qui attend, elle bouleverse l’intrigue, se fait refouler et revient à la charge.

Deuxièmement, c’est, de toute évidence, la mise en scène de Scorsese, qui achève de nous prouver qu’il est l’un des plus grands dans la profession. Outre l’utilisation de la voix-off ou de la couleur rouge, tous deux récurrents dans la filmographie du réalisateur, ce dernier se surpasse. Il ose tous types d’angles, varie les échelles de plans en une scène sans difficulté, gère plus qu’efficacement les nombreuses couleurs à l’écran et surtout, nous offre des splendides plans séquences parmi les plus jouissifs du cinéma. La caméra virevolte va chercher les détails, sans oublier bien sûr des plans iconiques sur les personnages : le reflet d’une voiture dans le désert sur les lunettes de De Niro ; Sharon Stone qui lance en l’air ses jetons ; ou Joe Pesci qui, sur fond de Rolling Stones, prêt à dévaliser les banques, regarde droit devant lui.

Robert De Niro in Casino (1995)
© Universal Pictures‎

 

La musique, c’est aussi un point fort du film, utilisant le remix de Satisfaction par Devo pour accélérer une longue séquence, s’appropriant le thème du Mépris pour faire le calme avant une scène de tension ou, plus simplement, pour donner l’ambiance d’une scène avec des compositions de Ray Charles, Muddy Waters, The Animals ou Otis Redding.

Notons aussi le fabuleux travail de montage de Thelma Schoonmaker, fidèle monteuse de Scorsese, qui est arrivée à jongler de manière incomparable entre les scènes, alternant flash-back et flash-forward, rythmant le film sans perdre de temps, tout en succédant les scènes descriptives aux scènes dramatiques. Et ce travail est rendu possible par celui, en amont, effectué par Nicholas Pileggi (qui a écrit l’adaptation des Affranchis) et Martin Scorsese. Un formidable effort de documentation (ils ont rassemblé pendant six mois des entretiens, témoignages et articles de presse) et de scénarisation (pour condenser ce tout).

Une épopée mafieuse

Avec ce film, Martin Scorsese, conclut une sorte de trilogie sur la mafia, avec Mean Street en 1973 et Les Affranchis en 1990 (trilogie qui sera bientôt une tétralogie avec son prochain film, The Irishman). Même si les trois histoires n’ont en commun que les thèmes récurrents de Scorsese, il est intéressant de noter que les personnages principaux montent en grade. Dans Mean Street, De Niro et Keitel restent des petits gangsters de rue et ne concrétisent pas leurs modestes ambitions. Dans Les Affranchis, Ray Liotta et Joe Pesci participent à des braquages de plus haut vol mais n’arrive pas à grimper bien haut. Tandis que dans Casino, De Niro est riche et influent et le film s’attache à décrire les hautes sphères de la mafia. On voit des prises de décisions importantes, le FBI traque sans relâche les faits et gestes de toute l’organisation et on aperçoit enfin le célèbre Syndicat des Camionneurs, évoqué dans Les Affranchis, qui est la couverture de la mafia américaine.

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Robert De Niro et Harvey Keitel, les petits truands de Mean Streets © Warner Bros

 

À sa sortie, et encore aujourd’hui, Casino est décrié comme une simple redite des Affranchis. Mais ce serait bien simpliste de s’arrêter à cette comparaison. D’abord parce que tous les sujets abordés dans le film de 1990 sont exacerbés et agissent comme hyperboles, puis parce que les ambiances sont différentes. Dans Les Affranchis, on s’amuse souvent des frivolités de Ray Liotta. Alors que si l’on se surprend à rire devant Casino c’est bien de sarcasme dont il s’agit, devant ce milieu tape-à-l’œil et sans limite. Casino est plus froid, plus insidieux, les enjeux sont plus importants et les personnages imbibés de méfiance, sont grandiloquents.

Intense et ravageur, démesuré et cruel, ravageur et frénétique, Casino est un puissant chef-d’œuvre.

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