« Au bûcher ! » – La persécution des sorcières en Papouasie-Nouvelle-Guinée

En novembre dernier, des membres d’une mission chrétienne chilienne sauvaient de la torture une fillette de 6 ans accusée de sorcellerie par les hommes de son village de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Cet événement morbide, qui s’avère bien plus courant qu’on ne pourrait l’imaginer, ne se limite d’ailleurs pas uniquement à ce petit État insulaire voisin de l’Indonésie. Surtout, ces actes ont rappelé à la communauté internationale que les exactions contre des prétendus praticiens de la magie noire ne sont pas l’apanage des siècles derniers, mais bien une problématique actuelle dans certaines régions du globe.

La mise au bûcher de sorcières sur la place publique rappelle à notre imagination les leçons d’histoire du collège sur le Moyen-Âge. Tout comme la notion de « chasse aux sorcières » nous évoque bien plus l’expression issue du maccarthysme se référant à la chasse aux communistes au pays de l’Oncle Sam au commencement de la Guerre Froide, ou à son utilisation actuelle par les détracteurs du mouvement #metoo.

Pourtant, loin d’être uniquement une image du passé, l’exécution arbitraire d’hommes, mais surtout de femmes et d’enfants, sur la simple base de soupçons de pratique de la sorcellerie, demeure une pratique courante non seulement en Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais également dans de nombreux autres pays.

La sorcellerie, une obsession anthropologique

La sorcellerie, en tant que croyance et représentation collective de nombreux peuples dispersés sur plusieurs continents – Afrique, Asie et Amérique centrale principalement – est un phénomène qui a toujours passionné les anthropologues et a créé de nombreux débats au sein de ce champ des sciences sociales. Qu’elle soit considérée comme un mécanisme de maintien de l’ordre social, une croyance liée à la science ou à la religion – dans ce cas intimement corrélée à d’autres pratiques, telles que le désenvoûtement ou l’exorcisme – elle a été l’objet d’études de nombreux grands noms de la profession, de Levi Strauss à Evans Pritchard, en passant par Marcel Mauss.

Outre son caractère exotique, sans équivalent dans les sociétés occidentales, ce sont les effets de cette croyance sur les relations sociales qui ont longtemps été analysés et demeurent aujourd’hui un enjeu majeur. En effet, au-delà de la pratique divinatoire qu’elle représente, ce sont surtout ses conséquences, les accusations de sorcellerie et les actes de cruauté qu’elles engendrent, qui sont aujourd’hui vus comme un réel problème par de nombreux observateurs.

Si la sorcellerie est inhérente à chaque culture au sein de laquelle elle joue un rôle important, une constante commune à tous les groupes qui partagent cette croyance est la persécution de personnes qui, sous leur apparence ordinaire, sont accusées d’être des sorciers souhaitant s’accaparer de la force des autres membres de la communauté, telle une sorte de « cannibalisme mystique » selon l’expression de l’anthropologue Joseph Baliguini. Ainsi, dès qu’une maladie ou un décès ne peut être attribué à une cause jugée naturelle, surgissent les soupçons qui se transforment rapidement en des accusations arbitraires de sorcellerie, qui conduisent bien souvent à la torture, la mise au bûcher la décapitation, ou encore la lapidation des présumées sorcières.

La Papouasie-Nouvelle-Guinée, le pays où l’on “brûle les sorcières”

C’est le cas de cette jeune fille de 6 ans, torturée et lacérée au moyen de lames brûlantes cinq jours durant par les hommes de son village, arbitrairement jugée coupable de « sanguma », l’expression papoue désignant la pratique de la magie noire. Cette affaire, médiatisée internationalement à la suite de la publication sur Internet de photos du dos ensanglanté de l’enfant, fait écho à un autre scandale du même acabit. En 2013, Kepari Leniata, une jeune femme de 20 ans, avait été brûlée vive en plein jour sur la place publique, sous les yeux de dizaines de spectateurs, après avoir été notamment pénétrée par les machettes de ses assaillants. Outre l’incroyable cruauté des violences perpétrées à l’encontre des deux victimes, une autre caractéristique relie intimement ces deux affaires, puisque la fillette de 6 ans n’est autre que l’enfant de Kepari Leniata.

Un homme montre ses cicatrices, marques des tortures qu’il a subies après avoir été accusé de sorcellerie. – © Kristina Steiner

 

Le scandale causé par le meurtre de Leniata en 2013 avait poussé le gouvernement, sous pression de la communauté internationale, à adopter des mesures jugées indispensables pour endiguer les violences à l’encontre de personnes accusées de sorcellerie. Entre autres, l’abrogation du Sorcery Act de 1971 qui déclarait la sorcellerie comme un crime et réduisait les peines de coupables d’exécutions extrajudiciaires à l’encontre de sorcières, et la réinstauration de la peine de mort pour certains coupables de telles exactions. De même, le Sorcery National Action Plan, un programme visant à réduire la violence liée à la sorcellerie dans les communautés, a été mis en place par le gouvernement en juillet 2015.

Pour autant, les actes de torture et les meurtres sont loin d’avoir diminué, en particulier dans les Highlands, comme l’atteste la récente affaire de la petite fille lacérée. Les Nations Unies recensent en effet plus de 200 exécutions liées à sorcellerie par an dans ce pays. Selon le journaliste Ian Lloyd Neubauer, la hausse du nombre de personnes séropositives et diabétiques dans le pays, des maladies dont les conséquences sont souvent considérées comme dues à des actes de sorcellerie, est notamment une raison pour laquelle les violences demeurent si importantes.

D’autre part, un coup d’oeil aux victimes de ces violences, qui sont en majorité des femmes, enfants, personnes âgées, handicapées, isolées, marginalisées, permet également de démontrer la dimension genrée et sociale de ces actes de cruauté, dans un des pays les plus dangereux au monde pour les femmes – entre 50 et 70 % de femmes y sont victimes au moins une fois dans leur vie de viol ou d’agression. L’organisation Human Rights Watch dénonçait de ce fait dans un rapport publié en 2015 l’importance de la violence domestique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, et soulignait l’instrumentalisation des accusations de sorcellerie qui est faite par les hommes pour justifier les violences conjugales.

Surmonter une croyance ancienne, une difficulté considérable

Si la croyance en la sorcellerie a définitivement disparu dans la sphère occidentale avec l’avènement de la société industrielle à l’aube du 18e siècle, elle a au contraire été renforcée avec l’industrialisation de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, comme le souligne Ian Lloyd Neubauer. En effet, cette croyance n’existe pas uniquement dans les régions reculées du pays, mais également dans la capitale Port Moresby et au sein des classes supérieures éduquées, même si les violences sont concentrées dans les montagnes de l’arrière-pays.

Ainsi, comme le souligne Richard Eves, un anthropologue australien de l’université de Canberra, il existe plus de 800 cultures différentes au sein de ce pays, dont la majorité croit durement en l’existence de la sorcellerie. Il devient alors extrêmement difficile, voire impossible, de rendre une croyance illégale alors qu’elle est le socle commun de toutes ces cultures, bien qu’elle soit la cause directe de violences accrues.

Le véritable enjeu est donc d’adopter une approche holistique qui aille bien plus loin que la simple régulation juridique de la sorcellerie, comme le démontre la chercheuse australienne Miranda Forsyth. Elle s’appuie sur l’exemple de la stigmatisation des personnes accusées de sorcellerie au Nigeria à la suite de la mise en place de normes judiciaires, ayant contribué à renforcer leur exclusion et les violences à leur encontre. La réduction des inégalités entre hommes et femmes et des violences domestiques, une amélioration du système de santé, une éducation axée sur les droits de l’Homme, sont ainsi des alternatives essentielles pour catalyser la diminution des actes de cruauté liés à la sorcellerie.

In fine, s’il est complexe de remettre en cause une croyance ancestrale, il s’avère indispensable de mettre fin aux exactions qu’elle engendre, une initiative qui se doit d’émerger du gouvernement et des acteurs locaux. Pour autant, une reconnaissance accrue de cet enjeu au niveau international, dénoncé par diverses ONG et dans plusieurs rapports des Nations unies mais globalement méconnu de l’opinion publique, pourrait servir de pression afin de réduire progressivement les violences liées à la sorcellerie en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ainsi que dans les autres pays où elles font rage, telles que la RDC ou la RCA. Si la bonne volonté du gouvernement et de certains acteurs locaux laisse place à l’optimisme, une telle évolution ne se fera pour autant d’un simple claquement de doigts.

Paul De Ryck

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés