Davos – Le Superbowl des élites

Ce début d’année 2018 a été marqué par deux évènements très médiatisés, qui n’ont à première vue aucun rapport l’un avec l’autre : le World Economic Forum de Davos, et le Superbowl. Vous ne connaissez pas le football américain ? Vous ne comprenez rien aux enjeux de l’économie mondiale actuelle ? Pourquoi pas mélanger les deux, et assister au Superbowl de l’économie mondiale ? Munissez-vous d’un casque, d’un sifflet, de quoi boire et manger, d’un remède contre la gueule de bois et lisez ….

Des billets verts pour aller au stade

Quelle ambiance “co-working” dans le stade de Davos ! La station de ski huppée nichée dans la chaîne alpine  a accueilli les meilleurs joueurs de l’économie mondiale du 23 au 26 janvier dernier. L’élite des joueurs a été réunie pour une 48ème confrontation sur le thème de la fraternité : « Construire un avenir commun dans un monde fracturé ».

Crédit photo: http://www.envivofutbol.tv/super-bowl-2018-philadelphia-eagles-vs-new-england-patriots-en-vivo-4-febrero-2018/
Le 49ème Superbowl a vu s’opposer les Eagles de Philadelphie et les Patriots de la Nouvelle-Angleterre (Boston).

 

Au programme de la rencontre, les risques financiers, la quatrième révolution technologique, les transformations des relations commerciales, le réchauffement climatique, etc. Un petit tour de la sélection de l’année 2018 : 3 000 participants ayant chacun payé leur place dans le stade – une cotisation de 500 000 euros – 70 chefs d’État, grands patrons, politiques, intellectuels, militants, artistes et people, de la musique et des cocktails. Un cinquième des participants sont des participantes.

Et pour remplacer Justin Timberlake qui a mis le feu au vrai Superbowl 2018, Davos a pu compter sur la présence d’illustres invités tels que la présidente du FMI Christine Lagarde, la prix Nobel de la paix Malala Yusafsai, l’actrice Cate Blanchett, le chanteur Elton John, l’acteur Shah Rukh Khan, ou encore le PDG de Google Sundar Pichai. Vous l’aurez compris, à Davos c’est aussi fun que le Superbowl !

Rappelons les règles du jeu : chaque équipe doit tenter de traverser l’équipe adverse pour marquer des points à l’opposé du terrain, pour récupérer des marchés, de l’influence ou de la visibilité. L’équipe qui remporte le plus de point remporte l’hégémonie mondiale, économique et culturelle de l’année.

Voici un petit lexique des termes utilisés en football américain.

C’est parti pour le lancer de pièce – coup d’envoi !

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Salle comble pour écouter la conférence du président des États-Unis Donald Trump à Davos, en Suisse le 26 janvier 2018 – © World Economic Forum / Faruk Pinjo

 

Jouer à tout prix, peu importe avec qui

Cette année les deux équipes qui s’affrontent sont composée des American Protectionists contre… The Liberals ! Le quarterback et capitaine de l’équipe des American Protectionists Donald Trump ayant déclaré « L’Amérique d’abord ! », peu de joueurs ont souhaité jouer de son côté et le suivre dans un renforcement des barrières douanières. Le quarterback adverse, la Chine, est extrêmement remontée contre son adversaire, qui l’a qualifié de « pays à l’économie prédatrice » durant le début du match. Ce sont deux visions qui s’opposent durant ce Superbowl de l’économie mondiale, selon China Daily : la guerre commerciale entre la Chine de Xi Jinping et l’administration Trump est sur le point de commencer, selon le journal The Australian.

Et la première salve est tirée par l’équipe des Liberals ! Le premier ministre indien Narendra Modi parvient à proposer une bonne ouverture de jeu avec un pays qui a revu à la hausse ses investissements dans de nouveaux équipements : infrastructures, nouvelles technologies et surtout une volonté d’entreprendre. Selon le journal indien The Pioneer, Modi frappe un grand coup chez les investisseurs. C’est un excellent backfield – soutien – du quarterback chinois, qui n’hésite pas à parler de « globalisation asiatique », le nouvel épicentre du marché mondial. La Chine aurait-elle gagné du terrain sur les Etats-Unis ? Cela semble se confirmer …

Ah, nouvelle stratégie des American Protectionnists ! Donald Trump surprend tout le monde en effectuant une manœuvre stratégique appelée dropback, un mouvement de recul pour préparer une passe aérienne : «  L’Amérique d’abord, mais pas toute seule  » ! Le quarterback invite les autres pays joueurs à passer des accords bilatéraux avec les États-Unis, nous rapporte le quotidien Le Figaro. On se souvient que le président américain s’essouffle depuis le début de son mandat à défaire le travail de multilatéralisme de son prédécesseur Obama à travers le TPP (Accord de Partenariat Transpacifique) et le NAFTA (Accord de libre-échange nord-américain), ou encore le nucléaire iranien. Le journal Le Monde nous dit dans l’oreillette que cette stratégie a été mise au point par l’équipe de Trump lors d’un huddle – concertation d’avant jeu – publié dans le Wall Street Journal en mai 2017. Peut-être est-ce un fake (oui, comme fake news) de la part du quarterback des American Protectionnists, une feinte de transmission de balle … En tout cas le média précise que c’est une stratégie de rupture pour le président américain qui préfère le terme « partnership » et parler business plutôt que d’aborder les autres thèmes de Davos.

“America first, but not alone !” – Donald Trump à Davos, le 26 Janvier 2018

 

La France, le nouveau quarterback de l’Europe ?

Touchdown ! Les Liberals viennent de marquer un grand coup avec le franchissement de la ligne par le joueur français, qui a saisi la balle au bond ! Le président Macron, jeune rookie – joueur qui fait son premier Superbowl – du rassemblement laisse éclater sa satisfaction en anglais : « France is back ! ». Une très bonne stratégie de communication : il place ses appuis sur la liste de réformes en cours en France, aborde le terrain avec le très diplomatique « business friendly » et continue sur sa lancée avec une refonte du leadership européen étalée sur dix ans. Résultat : une standing ovation de l’ensemble du stade, la troisième après Nelson Mandela et Bill Clinton depuis la création du rassemblement de Davos en 1971. Pour le journal suisse Le Temps, c’est « Le Français adepte de la pensée complexe d’un côté, l’Américain complètement désinhibé de l’autre ».

Extrêmement bien joué de la part du français qui a récemment remplacé son homologue allemand, la chancelière Angela Merkel ayant un problème de formation gouvernementale qui mettra encore plusieurs semaines à se résorber. On peut quand même saluer l’effort de crossblock de la part de ces deux joueurs, qui sont très offensifs sur le terrain et croisent souvent leurs trajectoires européennes pour prendre l’adversaire en tenaille, notamment sur la ligne des nouvelles technologies et de la lutte contre les populismes. La déception vient en revanche du voisin britannique, nous glisse Le Figaro. La première ministre Theresa May a particulièrement pris le soin de ne pas prendre de coups sur le Brexit et a soigneusement évité le sujet durant toute la rencontre de Davos.

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La conférence du président des États-Unis Donald Trump pendant la rencontre annuelle du Forum Économique Mondial à Davos, en Suisse, le 26 Janvier 2018. © World Economic Forum / Faruk Pinjo

 

Fin du Game

C’est la fin de la rencontre et le score est de… 0 ! En effet, selon l’économiste Branko Milanovic, de la Banque Mondiale, interviewé dans le journal uruguayen The Interpress Service, le match annuel de Davos ne ramène aucun résultat concret chaque année. C’est ce qu’a l’air de penser aussi Jennifer Morgan, cheffe exécutrice de GreenPeace International, qui y voit un manque cruel d’introspection de la part des joueurs : les leaders politique et économique participants de Davos « oublient de remettre en question leur propre rôle dans la construction de ce monde fracturé ».

« Depuis des années, le forum a considéré les inégalités comme une préoccupation première, mais dans le même temps, a constaté son augmentation régulière. Ses dirigeants n’ont-ils aucune influence ? » (sarcasme).

On peut également souligner le problème du blindside ou angle mort du quarterback notamment chez les American Protectionnists qui pourraient ne pas voir venir la hausse des prix des biens de consommation sur le marché américain à cause des mesures protectionnistes, ce qui endommagerait le pouvoir d’achat des consommateurs, débrief The Australian. Le quotidien britannique The Guardian va même jusqu’à soupçonner une myopie générale « délibérée et auto-suffisante »  des participants qui ne se préoccupent pas de jouer fairplay : pas de vraie remise en question sur les salaires, sur les discours, simplement un marchandage d’élites « quitte à être continent contre continent, religion contre religion, race contre race, peu importe tant que le marché survit ».

Autre similitude, Le Figaro souligne l’ironie de retrouver le même discours entre Donald Trump et Emmanuel Macron sur les « forgotten people » et les « laissés pour compte de la mondialisation ». Les 3 000 spectateurs dans le stade de Davos parlent des milliards qui n’auront jamais accès au stade, et pourtant, au coup de sifflet, les réponses aux questions sont décevantes. Les Echos estime que peu de préoccupations sont profondément abordées, sauf à propos des nouvelles technologies de l’information.

Interviewé depuis Nairobi au Kenya, Ben Philipps de l’association international Fight Inequalities Alliance, explique à The Interpress Service la désillusion des supporters restés sur la touche : « Cette année 2018 a porté le coup de grâce à l’idée que Davos pouvait changer le monde (…) c’est un club de speed-dating pour ploutocrates et politiciens ». The Guardian analyse : « la crème des institutions capitalistes est confrontée à ses propres contradictions ». Game over pour Davos ?

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