SOCIÉTÉ

En Colombie, chronique d’une paix annoncée

La Colombie, « plus vieille démocratie d’Amérique latine », est actuellement le théâtre d’un processus dit de justice transitionnelle, à l’instar de nombreux autres pays du continent dans les années 80 et 90. Toutefois, à la différence de l’Argentine ou du Chili, pour ne citer que ces deux pays, le pays de Gabriel García Márquez ne sort pas d’une dictature militaire sanglante, mais tente tant bien que mal de mettre un terme à un conflit intérieur qui le ronge depuis plus de 50 ans.

Signé en septembre 2017 à l’occasion de la visite du Pape François en Colombie, le cessez-le-feu entre le gouvernement et le groupe armé ELN (Ejército de Liberación Nacional) a pris fin comme prévu le 9 janvier après 101 jours de trêve pacifique. Les pourparlers, ayant débuté en février 2017 et censés reprendre à Quito le mercredi 31 janvier pour un cinquième cycle de négociations, ont cependant été suspendus par le gouvernement à la suite de la vague d’attentats perpétrés par la guérilla d’inspiration castriste dans le nord du pays, causant 9 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Les derniers événements viennent fragiliser un processus déjà instable et critiqué par une partie importante de la population, et renforcer la cristallisation des tensions au sein de la société colombienne autour de la question de la paix. L’incertitude demeure donc le maître mot concernant la résolution d’un conflit qui rythme le quotidien des Colombiens depuis plusieurs décennies.

La laborieuse fin du conflit

La Colombie est depuis 54 ans en proie à un conflit armé opposant forces gouvernementales, groupes paramilitaires et guérillas, qui est lié de manière intrinsèque au narcotrafic et à la criminalité organisée. Aussi, malgré la signature des accords de paix entre le gouvernement et les FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia – Ejército Popular) le 24 novembre 2016, la fin des affrontements est dans les faits loin d’être acquise.

Ces accords, fruit de cinq longues années de négociations entamées à Oslo et conclues à La Havane, comportent six points fondamentaux visant à construire une paix durable dans le pays : une politique de développement rural intégral,  la réinsertion des FARC dans  la vie civile et politique, un cessez-le-feu et la fin définitive des hostilités entre le gouvernement et les FARC, une solution au problème des drogues illicites ; un système intégral de vérité, justice, réparations et une garantie de non-répétition pour les victimes, et enfin, la création d’un organe de suivi et de vérification des accords de paix, garant de leur bonne application.

Pour autant, plus d’un an après, force est de constater que les affrontements n’ont pas cessé et que les populations civiles demeurent lourdement affectées par le conflit. En 2017, selon un rapport de l’Unité pour les Victimes, une entité du gouvernement colombien, plus de 54 000 personnes furent victimes de déplacements forcés, venant s’ajouter aux 7,4 millions de déplacés internes depuis le début du conflit, assurant à la Colombie de garder son premier rang au classement des pays avec le nombre le plus important de déplacés internes à l’échelle mondiale.

Si la signature des accords de paix entre les FARC et le gouvernement ont marqué un pas indéniable vers la fin du conflit dont l’intensité a baissé, le processus de paix dans son intégralité est donc loin d’être achevé. Les raisons sont diverses : d’une part, la lenteur et le manque de volonté des institutions gouvernementales à mettre en place les réformes politiques et mécanismes promis dans les accords. D’autre part, l’existence d’autres groupes armés qui continuent de mener des actions dans certaines régions de la Colombie et de terroriser les populations civiles.

Parmi eux, les combattants de l’ELN, la dernière guérilla active du pays et dont les négociations avec le gouvernement patinent, mais également les groupes paramilitaires et milices d’extrême-droite qui se sont accaparés les territoires désertés par les FARC et continuent d’y perpétrer des exactions dans l’impunité la plus totale, visant en particulier les défenseurs des droits de l’Homme et les familles des anciens combattants FARC démobilisés.

Le Président Santos et le leader des FARC, Rodrigo Londoño à La Havane. – © Alejandro Ernesto /EFE

 

L’ELN, « l’autre » guérilla colombienne

Bien que de plus petite envergure et moins médiatisé que les FARC à l’échelle internationale, ce groupe armé n’en reste pas moins un protagoniste majeur du conflit. Fondée en 1964 à l’instar des FARC, elle diffère cependant à certains égards de l’ancienne guérilla. Ainsi, à la différence des FARC dont l’ancrage rural était originellement la clé de voûte de leur lutte, l’ELN ne fut pas fondée par des paysans ayant pris les armes, mais par des intellectuels, inspirés par la révolution cubaine et appuyés à leurs débuts par le jeune régime castriste.

De même, les FARC, bien que dispersées à l’échelle nationale au fil des décennies, sont apparues dans le département de Tolima, au sud-ouest de la capitale, puis ont établi une présence durable principalement au sud et à l’ouest du territoire colombien. L’ELN, quant à elle, est née dans le département de Santander, au nord-est du pays, et a majoritairement concentré ses actions dans cette partie de la Colombie, connue pour ses richesses en hydrocarbures, qui ont constitué une source majeure de financement et un point fondamental de la stratégie de lutte du groupe armé.

Enfin, un autre élément qui différencie les deux factions armées est la proximité singulière qu’entretient l’ELN avec l’Eglise catholique ; cette guérilla a en effet construit son idéologie autour d’idées révolutionnaires combinées à la théologie de la libération, un courant de pensée chrétien fondé sur la solidarité avec les plus pauvres et la dignité humaine. Víctor de Currea Lugo, professeur à l’Universidad Nacional de Colombia et spécialiste du conflit colombien, définit d’ailleurs cette fusion idéologique comme « un mélange de Jésus, Marx et Che Guevara ».

Des soldats de l’ELN, avec qui le gouvernement colombien a suspendu les négociations de paix. – © Colprensa / El País

 

Un processus de paix qui divise profondément la société colombienne

La construction de la paix en Colombie se trouve donc actuellement dans une période d’incertitude, où les instances gouvernementales, peinant déjà à mettre en oeuvre les dispositions de l’accord trouvé avec les FARC, ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente avec l’ELN.

De plus, un problème majeur de ce processus de paix, venant s’agréger aux nombreux obstacles qui ralentissent son exécution, est l’opposition d’une grande partie de la société colombienne qui condamne les accords de La Havane. Bien que plébiscités par la communauté internationale ayant décidé d’octroyer au président Santos un symbolique Prix Nobel de la Paix en 2016, ils sont en effet loin de jouir du même crédit auprès de la population colombienne, qui demeure fragmentée autour de cette question.

Ainsi, le rejet de la première mouture des accords lors du référendum d’octobre 2016, censé leur conférer une certaine légitimité populaire, avait mis en évidence l’existence d’une division profonde du peuple colombien sur la question, et obligé le gouvernement à revenir à la table de négociations afin de proposer une version finale des accords amendée, et sans passer cette fois-ci par l’approbation populaire. Cette fissure du tissu social, scindé entre partisans du « oui » et du « non » au référendum d’octobre 2016 est loin d’avoir été comblée. Au contraire, la résurgence du conflit et des attentats commis par l’ELN conforte dans leur choix les détracteurs des accords de paix, réunis derrière la figure du médiatiquement omniprésent sénateur Álvaro Uribe.

Président de la République de Colombie de 2002 à 2010 et connu pour sa dure politique de « sécurité démocratique » visant à réprimer le narcotrafic et le terrorisme en Colombie, il est le héraut de l’opposition au Président Santos et aux accords de paix. Jouissant d’une certaine aura auprès de la frange conservatrice de la population colombienne pour sa ligne dure et sa critique de la prétendue complaisance des « santosistes » à l’égard des FARC, il est le chef de file d’une opposition vindicative qui refuse une paix qu’elle juge laxiste. Refusant l’éligibilité politique des FARC et accusant les accords de favoriser l’impunité et le président Santos de suivre une voie « castro-chaviste », Uribe, tenu en haute estime par un nombre non négligeable de Colombiens, est une raison principale de cette division profonde autour du processus de paix.

Le sénateur Álvaro Uribe, leader de l’opposition au Président Santos. – © El Espectador

 

Justice, vérité et réconciliation au coeur du processus de paix

Alors que le nord-est du pays est en proie à de nouvelles attaques de l’ELN, que les groupes paramilitaires continuent d’étendre leur influence dans les zones délaissées par les FARC, et que  la population demeure largement divisée au sujet de la paix, il apparaît aujourd’hui essentiel de consolider le processus de paix entamé avec les accords de La Havane afin de ne pas le voir s’effondrer.

Si les négociations avec l’ELN semblent actuellement compromises, du fait des mésententes entre les parties mais également des contradictions internes au sein-même du groupe armé, l’application des promesses prises par le gouvernement colombien dans les accords avec les FARC pourrait être un catalyseur de la construction de la paix à l’échelle nationale.

En premier lieu, la justice pour les victimes du conflit est une priorité prévue par les accords de paix. Cependant, la mise en place de la Juridiction spéciale pour la paix (JSP), mécanisme principal du processus de justice transitionnelle, approuvée par le Congrès en novembre 2017, n’a, dans les faits, pas encore abouti au lancement des procès, supposés débuter le 15 mars prochain. Robert Badinter affirmait qu’il n’y a « pas de paix profonde sans justice » ; ainsi, tant que demeureront impunies les violations massives des droits de centaines de milliers de victimes et jugés les principaux responsables de ces exactions, la construction de la paix restera dans l’instabilité dans laquelle elle se trouve actuellement.

De plus, un défi majeur de ce mécanisme judiciaire sera d’enquêter de manière impartiale sur les exactions commises par tous les acteurs ayant pris part au conflit, notamment les forces gouvernementales et paramilitaires – en particulier les Autodefensas unidas de Colombia (AUC) – et non seulement les guérillas, malgré les possibles pressions politiques. Le « scandale des faux positifs  », des exécutions extrajudiciaires de civils innocents afin de les faire passer pour des guérilleros, qui impliquerait notamment la responsabilité de l’ancien Président Uribe, revêt par exemple une importance prééminente pour la société colombienne, comme pour la communauté internationale. En effet, comme le soulignait la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda à l’issue de sa visite en Colombie en septembre 2017, ces exécutions extrajudiciaires sont au coeur de l’examen préliminaire en cours de la situation dans ce pays, portant sur les crimes de guerre et crimes contre l’humanité qui auraient été commis dans le cadre du conflit armé.

La Procureure de la CPI Fatou Bensouda et le Président Santos. – © Presidencia

 

Ensuite, l’établissement de la Commission pour l’Éclaircissement de la Vérité, la Coexistence et la Non-Répétition, prévue dans les accords, est également d’une importance capitale. Parallèlement à l’existence d’un mécanisme judiciaire rétributif chargé d’appliquer des sanctions pénales afin de « maintenir intacte la cohésion sociale » selon Durkheim, cette commission est un outil essentiel afin de favoriser la réconciliation nationale. Ecouter la voix des victimes, les premières concernées, est indispensable lorsqu’il s’agit de violations massives de leurs droits, d’autant plus que les principales victimes du conflit avaient majoritairement voté pour le « oui » au référendum d’octobre 2016. Ce type de mécanisme extrajudiciaire assume pleinement une dimension cathartique que ne peut revêtir un tribunal, du fait de l’opportunité donnée aux victimes de raconter leur expérience et d’entendre le pardon de certains tortionnaires. De même, au sortir d’une guerre civile d’une telle ampleur, l’énonciation de la vérité permet de pérenniser la mémoire du conflit et de ses atrocités afin de garantir la non-répétition de tels actes. Plébiscité par la communauté internationale, ce mécanisme de réconciliation devenu fameux à la suite de son expérience en Afrique du Sud et dans certains pays d’Amérique latine, semble s’avérer parfaitement adapté dans le cas de la Colombie, en s’affichant comme un outil complémentaire de la JSP.

Aussi, si l’établissement de la vérité peut faire office de réparation morale et collective pour les victimes, la réparation individuelle des victimes du conflit est également au centre de leurs préoccupations. De ce fait, une meilleure application de la fameuse loi 1448 de 2011, dite Ley de Víctimas y Restitución de Tierras, est recommandée par de nombreux observateurs, notamment concernant la mise en place de programmes psychologiques, de santé et d’éducation pour les victimes.

Enfin, la réinsertion des anciens guérilleros, prévue par les accords mais qui n’est toujours pas mise en place, est un autre facteur clé de la réconciliation. Afin de favoriser la reconstruction du tissu national et d’éviter que ces anciens combattants rejoignent d’autres groupes dissidents, voire même l’ELN, il est essentiel que l’Etat colombien fasse les efforts nécessaires à la réinsertion des anciens guérilleros, qui sont la cible des attaques des paramilitaires.

Terres et paix

Le contrôle des terres est, depuis ses débuts, un enjeu central du conflit, et par la même occasion, un point majeur de la construction de la paix. En effet, à l’inverse de la majorité des pays d’Amérique latine, la Colombie n’a jamais connu de politique agraire de redistribution équitable des terres, ce qui en fait le pays d’Amérique latine le plus inégal en termes de possession des terres agricoles, avec 80 % des terres contrôlées par 1 % des grosses exploitations selon Oxfam. D’autre part, de nombreuses régions reculées dans les campagnes de la Colombie ont trop longtemps été abandonnées par les instances étatiques, favorisant l’implantation des groupes armés dans ces régions.

De ce fait, l’implémentation de réformes agraires est une clé de voûte des accords de paix, afin d’en finir avec l’inégale redistribution des terres qui est une cause principale de la création des guérillas. Elle permettrait également le développement économique des régions rurales trop longtemps délaissées, où la pauvreté touche jusqu’à une personne sur deux selon le Recensement agricole national de 2014. Encore une fois cependant, le gouvernement colombien s’éternise à mettre en place les politiques publiques nécessaires afin de réduire la marginalisation de ces populations rurales et les effets néfastes qu’a eu le conflit sur ces régions durant un demi-siècle. Ainsi, les zones de réserve paysanne (Zonas de reserva campesina), créées en 1994 afin de permettre aux petits paysans d’accéder à la propriété et de lutter contre la concentration de la propriété des terres dans les régions rurales, est un mécanisme qui peine encore à être développé.

Enfin, le dernier point clé mis en exergue par les accords souligne le caractère impératif de l’endiguement d’un retour en force du narcotrafic, qui a toujours été intimement corrélé au conflit, permettant aux groupes armés paramilitaires comme aux guérillas de financer leurs actions et leur armement. En effet, même si le temps du cartel de Medellín est révolu, la culture des feuilles de coca est à nouveau en hausse au cours des dernières années en Colombie, qui reste le premier producteur mondial de cocaïne. Ainsi, si la substitution des cultures de feuille de coca est une initiative poussant les agriculteurs à préférer d’autres alternatives, il est nécessaire qu’elles soient économiquement rentables afin de les inciter à délaisser la culture de la coca.

La Colombie reste le premier producteur mondial de cocaïne. – © Archivo SEMANA.

 

Un enjeu politique majeur en vue de la prochaine élection présidentielle

In fine, le processus de paix, élément omniprésent dans le débat public, est donc le sujet central de la prochaine élection présidentielle qui se déroulera en mai 2018 en Colombie. Alors que le Président Santos arrive au terme de ses deux mandats, jusqu’à présent, les intentions de vote semblent assez indécises. Pour autant, il est d’ores et déjà certain que le futur de la construction de la paix dépendra du futur Président. Les accords actuels seraient ainsi en grand danger si venait à être élu Germán Vargas Lleras, le candidat du Parti du Changement Radical, souvent attaqué pour ses connexions avec les paramilitaires, ou encore Iván Duque, « él que dice Uribe » (que l’on pourrait traduire par « celui désigné par Uribe »), candidat sous la bannière du Centre Démocratique.

A l’instar des discours actuels sur l’immigration en France, la paix est en Colombie est un sujet qui divise, et le leitmotiv des candidats à l’élection présidentielle. D’ailleurs, le choix de la posture à adopter vis à vis des groupes armés a été un élément déterminant des cinq dernières élections présidentielles. Cette fois-ci cependant, jamais n’aura été aussi forte la polarisation politique à propos de la paix, notamment avec la participation politique de Rodrigo Londoño, candidat pour le parti politique des FARC, maintenant devenues un parti politique, la Fuerza Alternativa Revolucionaria del Común.

Rodrigo Londoño, alias “Timochenko” le leader des FARC, candidat à l’élection présidentielle de mai 2018. – © EFE

A l’instar de la transition démocratique à l’issue d’une dictature militaire, la sortie d’un conflit de plusieurs décennies, au cours duquel ont été commises des violations massives du droit international humanitaire, ne peut se faire d’un claquement de doigts. Les balbutiements répétés du processus de paix jusqu’à présent peuvent s’expliquer par la difficulté à mettre un terme à un  conflit vieux d’un demi-siècle, qui mêle une myriade d’acteurs aux revendications diverses et variées. Cependant, la percée considérable que représentent les accords de La Havane ne saurait rester sans suite, ce qui dépendra du bon vouloir du gouvernement et des groupes armés.

Derrière le concept de processus de paix se cache donc en Colombie une réalité bien plus complexe. Outre la fin des affrontements, ce sont de nombreuses réformes politiques, ainsi que des efforts pour rendre justice aux victimes et l’établissement d’une Commission de vérité, qui permettront construire une paix pérenne. En cette année d’élection, l’arrivée imminente d’un nouveau chef d’Etat à la Casa de Nariño permettra sans doute d’y voir plus clair.

Auteur·rice

Paul De Ryck
Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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