MUSIQUERencontres

Rencontre avec Cornelius Doctor et Tushen Raï du label Hard Fist – Drums of Passion, le nouvel édit organique de Bawrut

Rendez-vous pentes de la Croix-Rousse pour rencontrer Cornelius Doctor et Tushen Raï, les deux drôles d’oiseaux du nouveau label électro mais transgenre, Hard Fist. La sortie de leur dernier EP, Drums of Passion, signé par le madrilène d’origine italienne, Bawrut, est l’occasion d’interroger la curieuse scène lyonnaise et le futur de la techno.

Tout d’abord, comment présenteriez-vous votre label Hard Fist ? Quel projet musical voulez-vous défendre ? Etant donné qu’il y a déjà un certain nombre de labels électro voire plus spécifiquement house lyonnais comme Moonrise Hill Matérial, quelle vision plus personnelle de la house désireriez-vous apporter ?

Cornelius Doctor : Déjà, je pense pas qu’on puisse parler de house pour Hard Fist. On a un label qui s’appelle Art Feast qui existe depuis 2013 sur lequel on développe vraiment toutes nos sensibilités house qui vont d’une house un peu smooth à la Moonrise Hill à des choses plus brutes comme ce qu’on a sorti avec Ortela ou des choses plus groovy comme ce que j’ai sorti sous Klaaar. Et là, on essaie de balayer le spectre house aussi large que possible. Avec Hard Fist, on s’affranchit des codes de la musique électronique avec des influences africaines, méditerranéennes.

Tushen Raï : C’est avant tout de la musique de club. On veut que ce soit de la musique dansante, que les DJs puissent la jouer sans passer par les codes contemporains qui dominent dans la techno ou la house. On se rattache beaucoup à des histoires périphériques qui font la musique de club ailleurs comme l’afrobeat au Nigéria ou l’italo disco en Italie dans les années 1980. Avec ce label, on veut pas mettre d’étiquette et on est vraiment ouvert ce que l’on peut produire. Nous ce qu’on fait, ça reste une musique populaire qui nécessite pas une expertise pour être appréciée et qui peut parler aux plus de communautés possibles. Dans le premier EP de Cornelius Doctor, il y a une vraie influence de la musique club gay des années 1980. Dans l’edit de Bawrut, il y a une influence africaine. Dans les prochaines sorties, il y a une influence plus arabisante.

Cornelius Doctor : Nous, ce qu’on aime, c’est le relief. Chaque morceau va permettre d’apporter une dynamique nouvelle qu’elle soit plus lente ou plus rapide. Lyon est très en avance là-dessus. A Lyon, tu vas trouver beaucoup plus de mixité musicale dans les clubs que dans n’importe quelle autre ville en France ou même que dans beaucoup d’autres villes, Berlin compris.

Tushen Raï : C’est une ville de curieux. Nous, on fait une résidence au Terminal avec Art Feast et on invite des artistes qui sont dans pleins de registres différents. Ces derniers temps, on a invité des mecs qui viennent du rock comme plutôt de la house mais très tribales avec des influences africaines. A Lyon, on arrive à trouver un public. Les clubs l’acceptent ; ils sont ouverts, sensibles.

Quels labels lyonnais refléteraient cette ouverture d’esprit typique ?

Cornelius Doctor : Finalement, les artistes qui ont émergé de Lyon et qui ont vraiment fait leur chemin, c’est des artistes en dehors des codes.

Tushen Raï : Macadam Mambo, les BFDM (Brothers From Differents Mothers). C’est des gars qui ont apporté une vraie identité et qui ont développé des registres qui ont été complètement délaissés. Je dirais pas obscures car il y a pas de musiques obscures, il y a juste des musiques délaissées. Aujourd’hui, ils ont finalement un écho international. Je pense que Lyon commence à avoir cette image là aux yeux du monde. Dès qu’il y a une nouvelle énergie, on se rend compte que les médias spécialisés, en tout cas ceux qu’on aime, vont très vite s’y intéresser du fait que c’est lyonnais parce que, ces derniers temps, il y a un certain nombre de labels et de producteurs qui ont su surprendre une scène qui, au final, se répète et peut-être s’épuise. Par exemple, il y a le label de Markus, Kump. C’est tout frais et je le retrouve déjà dans les réseaux que je suis pour digger de la musique sur des médias anglais, allemands.

Comment présenteriez-vous Bawrut et son edit Drums of passion ?

 

Tushen Raï : Bawrut a une patte singulière qui lui permet de produire des choses assez différentes mais liées par son style, son design, sa façon de construire un morceau. Plus qu’un edit à proprement parler, Drums of passion est un travail de sampling de trois morceaux originaux avec des fondements acid, tribaux, mystiques. Hypnotique, son travail met en valeur des instruments assez organiques comme la voix ou les percussions.

Cornelius Doctor : Mystique. C’est d’ailleurs le mot que l’on utilise pour définir notre label Hard Fist. C’est mystique car on est dans un ressenti presque plus mental que physique mais aussi car c’est un mélange d’influences qui peut être un mélange de croyances. Intellectuellement, il y a une vraie réflexion pour que justement le ressenti de l’auditeur soit instinctif.

C’est mystique car on est dans un ressenti presque plus mental que physique mais aussi car c’est un mélange d’influences qui peut être un mélange de croyances.

Tushen Raï : Nous, on l’intellectualise beaucoup parce que c’est une musique référentielle. Typiquement, pour l’anecdote, Chien de Temps, c’est un edit d’une chanson de Serge Gainsbourg qui s’appelle Marabout (1964) volé au morceau éponyme (1959) Jin-Go-Lo-Ba (Drums of Passion en anglais) de l’artiste nigérien Olatunji.

 

Comment avez-vous découvert le travail de Bawrut ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’accueillir dans votre jeune label ?

Tushen Raï : Big respect aux copains de Ransom Note, un web média anglais spécialisé dans les sorties en avant-première. Bawrut avait du leur envoyer une maquette. Ils ont trouvé ça cool. Je crois que c’est ça qui leur a donné envie de faire un label et de sortir des vinyles. C’est en suivant leur chaîne que j’ai découvert Bawrut. On l’a invité pour un mix sur les ondes de Nova dans notre émission Ride the rhythm tous les premiers vendredis du mois. En fait, j’ai découvert un track, j’ai tout écouté et j’étais méga fan. C’est cru ce qu’il fait. Il sait être lancinant dans sa façon de faire de la musique, c’est-à-dire qu’il sait se faire attendre et, en même temps, tu passes pas à autre chose alors qu’on est quand même dans ce monde de la musique numérique où, si au bout de trente secondes t’as pas accroché l’oreille, tu passes à autre chose. Je me souviens le premier morceau que j’ai écouté. Il s’appelle Routa. Et, au début, c’est juste un kick et il est long quoi. Ça met du temps. Par contre, j’ai pas décroché. Ça monte, ça monte, ça se remplit et ça te met sous pression. C’est super beau. Et, à la fin, ça explose et ça te met une énorme claque.

 

Quelles sont les influences de Bawrut ? Qu’est-ce qu’il adore digger ?

Tushen Raï : Déjà, Bawrut, c’est pas son premier projet. C’est un producteur qui, au final a de la bouteille. Il fait aussi de la musique pour des publicités. En même temps, c’est quelqu’un de très curieux qui a vécu toute la période à Ibiza. C’est un gros fan de variétés italiennes car il est Italien d’origine. Il est aussi fan de transe africaine. Il a des influences assez fortes dans le bassin méditerranéen. C’est quelqu’un qui a vraiment une grosse culture. Ce que j’aime et ce qui, je pense, fait son talent de producteur, c’est le fait qu’il s’émancipe énormément des conventions sur ce qui est un bon morceau. C’est quelqu’un qui peut apprécier un morceau de variété qu’on va tous montrer du doigt comme quelque chose de très pointu.

En quoi Bawrut rapproche-t-il ou, au contraire, dissocie-t-il son travail en tant que DJ et son travail en tant que producteur ?

Cornelius Doctor : Si on te donne une réponse, ça va juste être une extrapolation déjà de notre vision de ce qu’il fait et, en plus, de notre approche personnelle de la production. Soit t’attaques la production de manière naïve et tu connais pas vraiment le dancefloor et tu vas faire une musique qui, si ça se trouve, va marcher dans un club ; soit tu vas le faire sciemment. La production, elle est assez dure par rapport à ça dans la mesure où tu as l’étendue des possibles quand tu commences à produire. Tu vas regarder la manière dont tu veux te cadrer. Et cadrer, ça peut rapidement te faire devenir l’esclave d’un style. Aujourd’hui, c’est ce que j’essaie de ne pas faire. C’est pas les tracks que tu vas penser dancefloor qui vont forcément être les plus vivantes dans un club. Les gens peuvent danser sur tout et n’importe quoi. Tu peux danser sur du Mariah Carey comme sur du Black Sabbath.

Cornelius Doctor dans le club – © Hard Fist Records

 

Tushen Raï : D’une certaine façon, je pense que je viens de l’inverse. Je suis quelqu’un d’assez enthousiaste. Juste, j’aime une musique et elle va me donner l’envie de danser. En fait, tout seul dans ton salon, t’as pas envie de danser sur de la techno ou de la house. C’est un truc qui fonctionne dans un club.

Cornelius Doctor : Moi c’est le contraire. J’écoute de la techno dans mon salon. Je kiffe pour passer l’aspirateur (rires).

Tushen Raï : Quand j’ai commencé à jouer pour des gens, je passais effectivement de la musique faite pour la danse comme de la dabkeh syrienne. On a pas cette éducation donc, tout de suite, c’est plus compliqué à défendre. J’ai eu la démarche d’intégrer dans les sets certains codes de la musique électronique occidentale dans des choses un peu éloignées de nous culturellement pour que les gens kiffent.

Tushen Raï en train de mixer – © Hard Fist Records

 

Comment avez-vous construit cette culture moins normée techno européenne ? Était-ce une inspiration spontanée ou l’effet d’une forme de lassitude par rapport aux codes ?

Cornelius Doctor : Début des années 2000, j’ai connu un premier moment de lassitude. J’y suis revenu il y a une dizaine d’années parce que c’était ma culture. Ce qui m’a rendu le plus triste, c’est pas autant de voir les anciens qui ressortent et qui continuent à cartonner, ça c’est cool. Mais c’est de voir les jeunes qui sont enfermés dans des normes passéistes. Si tu veux continuer à écouter de la musique, il faut aimer “la” musique. Pour moi, l’important, c’est de continuer à être surpris et excité. Après la techno et la house, ça cartonne parce qu’il y a plein de gens qui viennent de découvrir tout ça.

Tushen Raï : Moi, j’ai écouté de la musique électronique vraiment tard. J’écoutais du reggae et du rap français. J’ai fait des études en musicologie. J’ai eu un prof chanmé (sic) qui m’a fait découvrir ce qu’on appelle la world music, toutes les musiques traditionnelles, les typologies d’instruments, de variables rythmiques, de tonalités. Les premiers trucs de musique électronique que j’écoutais, c’était de la dubwise française genre Panda Dub qui, à l’époque, utilisait énormément de sons de musique du monde. Après, j’ai vraiment découvert la musique électronique en allant à Londres dans des clubs il y a 5 ans. J’ai kiffé rencontré toute la culture qui va avec ; les modes, les horaires. C’est le roman de ma vie actuelle qui passe avec une certaine bande-son.

Selon vous, la techno est-elle encore la musique du futur ?

https://maze.fr/musique/05/2017/techno-musique-de-demain/

 

Tushen Raï : C’est le courant qui a le plus écrasé tous les code de la musique. Ça a cassé le format radio que tu peux retrouver partout dans le blues, la disco même le reggae.

Cornelius Doctor : Il y a une grosse analogie entre la techno et la musique classique. C’est hors-format, basé sur des thèmes. C’est une musique de transe en fait.

Tushen Raï : On est une génération qui a une synergie si forte dans nos sociétés qu’en 10 ans, il se passe l’équivalent de 40 ans de développement culturel il y a un siècle. On se déconnecte ainsi beaucoup plus vite des origines de ce que l’on consomme. La techno, pour moi, elle est pas morte du tout mais, elle se réinvente à travers de l’indus, des trucs cold wave. Pour moi, c’est une évolution par le passé mais ça reste, de mon point de vue, une évolution musicale.

Cornelius Doctor : En fait, c’est pour ça que c’est la musique du futur car elle va permettre d’aller découvrir d’autres cultures via la mixité des genres. Elle va stimuler de nouvelles envies.

Tushen Raï : Le groupe des Chineurs qui est d’origine lyonnaise en est un beau reflet. Ce concept est assez jeune. Ils ont quand même moins de 25, les gens qui suivent le plus. Tu regardes “Chineurs des origines”, ils choppent des tracks de house et ils commencent à se poser des questions. C’est quoi ce sample ? D’où ça vient ? Le sentiment qu’ils ont, c’est, eux, d’être dans le futur. Par exemple, la nouvelle mode, ça va être d’écouter du zouk parce qu’il y a eu du bon zouk dans les années 1980. Et la porte d’entrée pour les y intéresser, c’est de la musique qui est produite en 2017. La révolution par le passé. Le futur, c’est de redécouvrir tout le patrimoine auquel on avait pas forcément accès ou pas aussi facilement. Et c’est rendu possible par la mixité culturelle d’un monde globalisé.

Revenons à l’EP de Bawrut qui, je trouve, a une certaine cohérence interne et déploie une atmosphère singulière très chaleureuse. Qu’est-ce qui, selon vous, rend l’étoffe sonore si sensuelle ?

Vinyle de Bawrut, Drums of Passion

 

Tushen Raï : Ces productions sont assez rondes, chaleureuses. Ça rebondit. Quand tu penses à ça, c’est aussi ce que toi tu aimes quand tu penses à un corps : la chaleur, la texture, la rondeur. Dans la musique, il y a plein de chose que tu peux définir sans utiliser un vocabulaire musical.

Cornelius Doctor : Dans cet EP, ça marche car c’est fait avec énormément de respect des auteurs originaux.

Que pensez-vous de son travail de sélection des morceaux originaux ?

Cornelius Doctor : Déjà, le travail qu’il fait d’avoir trouvé trois tracks qui sont pas du tout de la même culture et de les avoir mis ensemble pour souligner leur cohérence ; c’est un travail artistique. Il réinvente une histoire qui n’existait pas. Avec Pregamell, il reprend la voix d’Enzo Avitabile. C’est un chanteur populaire italien. En fait, c’est un peu un alchimiste, c’est-à-dire qu’il va transformer le kitsch en quelque chose d’agréable.

 

Tushen Raï : Oui, en quelque chose dans son temps alors que le principe du kitsch, c’est que quand même c’est réalisé, c’est déjà hors-temps. Ce qui me surprend, c’est le fait qu’il renoue avec l’aspect organique dans la musique électronique. Tu vois, la techno du futur, ce serait peut-être une réconciliation respectueuse du minéral et de l’organique. C’est l’anti-perfection de l’organique qui, je trouve, donne une âme à la musique. C’est dans l’erreur qu’on trouve quelque chose d’émotionnel.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in MUSIQUE