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Rembobinons – Colonel Abrams, une voix maîtresse pour la house

Il y a maintenant un peu plus d’un an, le chanteur Colonel Abrams s’éteignait à l’âge de 67 ans et laissait toute une communauté, unie par le groove, endeuillée. Son look sexy, sa voix pleine et ses rythmes chaloupés en avaient fait une véritable icône dans les années 1980.

Malgré sa grande renommée, atteint du diabète, il finit ses jours accablé par une grande précarité financière. Ému devant un tel sort reflétant l’insuffisance des aides sociales aux Etats-Unis, un des parrains de la house de Chicago, Marshall Jefferson, à l’origine de l’excellent titre Moove your Boody, avait lancé une collecte de fonds via internet pour soutenir l’artiste. Son triste trépas avait suscité une série d’hommages, du fameux Carl Craig au digger insatiable Jeremy Underground. Un an plus tard, son oeuvre suscite toujours curiosité et admiration.

Baigné de musique

Né à Détroit en 1954, Colonel Abrams emménage avec sa famille à New-York, où il grandit. Il se passionne pour la musique, apprend à jouer du piano ainsi que de la guitare. Jeune musicien dans le vent, il rejoint le groupe Heavy Impact, puis, 94 East auprès d’un jeune guitariste, futur Prince (de la funk). Charmant oiseau de nuit, Colonel Abrams s’inspire aussi fortement de la culture issue du club Paradise Garage, qui diffuse une musique dance typiquement afro-américaine structurée par des voix soul. Ainsi, héritier du garage, le chanteur se situe à la charnière entre le disco de Diana Ross et la house alors émergente.

Soirée Club au Paradise Garage (New York)

 

L’envol

Dans les années 1980, sa carrière s’emballe et le chanteur devient vite une véritable icône pop, mélangeant savamment sonorités garage et RnB. Dans son premier album sorti en 1985 chez MCA records, les hits s’enchaînent avec Speculations, Over And Over ou encore Trapped qui se dote d’un clip à l’esthétique très eighties. Avec sa veste d’officier, le colonel dévoile ses quelques pas de danse assurés. Egalement acteur, Colonel Abrams construit une véritable personnalité artistique avec sa figure athlétique et son apparence soignée. Ainsi, aux lumières de ses premiers succès, l’oiseau de nuit devient aussi un bellâtre populaire.

 

Conscient de sa prestance vocale puissante et irrésistiblement groove, Colonel Abrams chante sur des tracks résolument housy comme Music is the Answer, l’un de ses premiers grands succès, du label Streetwise. Par la suite, tout au long de sa vie, il pimente de nombreuses trames électroniques par son chant soul et sensuel. Sa voix mielleuse suscite une émotion chaleureuse ; elle est teintée d’un romantisme parfois un brin désuet toujours aussi charmant. Son titre beaucoup plus tardif Don’t Give Me A Love That I Can’t Use de 2001 exprimerait cette quintessence du groove. Par son enveloppe chaleureuse, le morceau se laisse à la fois danser, et apprécier plus au calme lors d’un spleen (en) amoureux.

Une voix pour toi

Dans l’ombre des machines, la voix ensorcelante de Colonel Abrams donne du relief à la musique électronique. Par sa rondeur et sa fluidité, elle crée une nouvelle cohérence organique à des trames dance parfois empreintes de rythmes synthétiques voire minéraux. Ainsi, cette vision alchimiste de la dance s’érige progressivement en un modèle toujours d’actualité, évidemment, dans les productions house comme celles de Omar S, mais aussi dans la musique pop et urbaine, de Mariah Carey à IAMDDB. Séduisantes, les voix soul semblent avoir ainsi influencées durablement de leur charge érotique les différents spectres de la musique. Ainsi, pour parler de leur techno, les pionniers de Détroit préféraient le terme techno soul. Le titre ci-dessous, Who Wrote The Rules Of Love produit par Omar S en 2001 est chargé émotionnellement par la voix soul du colonel à la fois conquérante et mélancolique.

Séduisantes, les voix soul semblent ainsi avoir influencé durablement de leur charge érotique les différents spectres de la musique.

 

Pourtant, originairement organique, la voix comme instrument peut aussi n’être plus qu’un son parmi les sons. Cette idée est rapidement intellectualisée et mise en pratique par la musique électronique. Libérée de son ancrage sémantique, la voix se fait et se défait au fil des répétitions. De plus, armés de leurs machines, les producteurs se plaisent parfois à transformer les échantillons vocaux au niveau du ton ou du timbre, voire même à les faire naître directement aux confins d’un logiciel quitte à leur attribuer un caractère robotique, comme chez les Daft Punk. La voix électronique réconcilie ainsi poétique et technique. Sa force peut nous faire voyager dans un univers mental, notamment dans l’ambient techno, ou nous inviter à la transe par la danse, que ce soit avec des morceaux low-fi ou acid. Par exemple, dans le titre deep house Play my music de P. Laoss, les vocaux semblent engloutis dans la masse sonore saccadée et hypnotique. Ainsi, les échantillons de voix comme purs artifices (re)trouvent leur sincérité en répondant aux codes de musique de club.

Encore sa voix résonne

Parmi d’autres chanteurs influents dans le milieu de la dance, comme le tout aussi regretté Romanthony, Colonel Abrams ouvre la voie vers une musique house typique. Fidèle à sa culture garage, il associe les rythmes électroniques à la chaleur de sa voix soul. Aujourd’hui, ce mélange efficacement harmonieux codifie les productions house mais se réinvente aussi par la confrontation à d’autres cultures et par le désir de se réinventer.

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