Plongée dans l’univers des sororités et des fraternités : entre fantasmes et réalité

Étudiante dans un cursus franco-américain, notre journaliste a découvert les fraternités et les sororités. Une ambiance totalement différente de ce que l’on peut trouver en France.

Quand je suis arrivée à l’Université du Missouri pour un an d’échange, je ne connaissais absolument rien aux sororités et aux fraternités. J’en avais vaguement entendu parler avec toujours un biais négatif. Je pensais donc aux gangs de blondes dans les films et séries télés américaines que j’avais pu voir, ou aux scandales mêlant drogue, alcool et culture du viol dans l’actualité.

Mon arrivée sur le campus n’a fait que renforcer mes préconceptions. Je suis arrivée pendant la « rush week » des sororités, c’est-à-dire la semaine de recrutement. Des hordes de jeunes étudiantes toutes vêtues de la même manière, des mêmes couleurs, à très large majorité blondes, avec de très longs cheveux lisses, défilaient tous les jours sur le campus. Elles allaient d’un entretien à un autre dans l’espoir de se faire recruter par une maison. Vous avez dit cliché ? Du côté des garçons, chaque matin, les canettes de bière vides autour des maisons et dans la rue laissaient présager de ce qui s’était passé la veille.

Une structure multicéphale

Alors qu’est-ce que c’est qu’une sororité et qu’une fraternité au juste ? Selon Samantha, ancienne Zeta, « les sororités sont des organisations qui appartiennent au PanHellenic Council. Il n’y a que des femmes. Chaque organisation fait de la philanthropie. »

Pour Berry, Sigma Chi, ce n’est pas simple à définir. « Un groupe de gens qui rejoignent un club sous le même signe, qui peuvent être des lettres grecques, avec la même vision de comment les membres doivent se comporter et leur valeurs. »

Ce que tous les groupes ont en commun, ce sont la non-mixité, le recrutement à l’entrée, le secret, la possession d’une maison où les membres vivent à un moment donné de leur scolarité et l’utilisation de symboles dont les lettres grecques.

Ce sont des groupes très visibles. Les membres arborent fièrement des vêtements et divers accessoires aux lettres grecques, sans parler des stickers qui recouvrent au choix ordinateur, téléphone, voiture, ou le moindre cahier. Mais le plus impressionnant est sans doute le Greek Village. Ce n’est pas le cas dans toutes les universités américaines, mais à l’Université du Missouri, tout un quartier est réservé aux maisons de sororités et fraternités. Ce quartier se situe sur le territoire appartenant à l’Université. D’immenses maisons ressemblant à des manoirs accueillent environ une centaine d’étudiants chacune.

À l’Université du Missouri, tout un quartier est réservé aux maisons de sororités et fraternités.

Les valeurs qui sont évoquées sont propres à chaque maison, on y retrouve la loyauté, l’amitié, la philanthropie et d’autres.

Il existe plusieurs organisations. Les deux plus importantes sont le PanHellenic Association (PHA) qui regroupe des sororités et l’Interfraternity Council (IFC) qui regroupe des fraternités. Mais il existe aussi désormais le National PanHellenic Council (NPHC) qui regroupe des sororités et fraternités noires. Enfin le Multicultural Greek Council (MGC) regroupe des sororités et fraternités qui ont pour objectif de promouvoir la diversité.

Ça c’est pour la définition officielle. En réalité, entrer dans une sororité, ou une fraternité, c’est surtout le moyen de se faire des amis et de prendre part à la vie sociale du campus : connaître des gens, leur réputation associée à celle de leur maison, où sont les fêtes, être connu sur le campus, ne pas être un anonyme parmi les milliers d’étudiants. Quand vous intégrez une maison, instantanément vous intégrez une communauté plus large. Et les réseaux sociaux illustrent bien cela : en quelques jours, les demandes d’ajout en ami se multiplient, des messages de bienvenue sont envoyés. Dans le monde réel, on vous offre des cadeaux, on est gentil avec vous, tout est fait pour que vous vous sentiez à votre place. A la sortie du lycée, quand on arrive sur une université aussi grande que sont les universités américaines, il y a un côté rassurant.

Mais lorsque j’ai commencé à interroger des étudiants pour écrire cet article, j’ai réalisé que tout le monde n’assumait pas. Plusieurs fois, après m’avoir répondu qu’ils étaient membres d’une sororité ou d’une fraternité, les étudiants ont enchaîné par « mais je suis pas comme ça ». « Comment ? » ai-je surenchéri. Une partie des étudiantes a peur d’être perçue comme stupide et superficielle, tandis que d’autres veulent éviter d’être considérés comme des prédateurs.

Amitié, networking : pourquoi candidater ?

« Mon père était en fraternité et mes amis plus âgés du lycée ont rejoint des fraternités dans d’autres universités avant moi », répond Berry. « J’ai voulu rejoindre une fraternité parce que j’allais à l’université loin de chez moi, je ne connaissais personne, et j’ai pensé que ce serait un bon moyen de rencontrer des gens. Dans le sud, où j’ai grandi, tout le monde va à l’université et rejoint une fraternité, alors c’est quelque chose que j’ai toujours été préparé à faire. »

De même, Alicia et Jordan, membres d’une sororité noire, ont rejoint la même sororité que beaucoup de femmes de leur famille avant elles. L’idée de « perpétuité » est essentielle, selon elles. Samantha est la première de sa famille à avoir intégré une sororité. « Il y a 35 000 étudiants en licence et je ne savais pas comment me faire des amis parmi ces 35 000 personnes. C’était presque par désespoir. »

Intégrer la greek life, c’est aussi récupérer une identité prépayée.

La volonté de rencontrer des gens et tout simplement de se faire de nouveaux amis en arrivant sur un campus gigantesque semble être la raison principale des candidats. A 18 ans, on se cherche encore un peu. Intégrer la greek life, c’est aussi récupérer une identité prépayée. Chaque maison a une étiquette qui lui est associée, pour le meilleur ou pour le pire : les fêtards, les sportifs, les artistes, les blondasses superficielles, les grosses… Le niveau ne vole pas haut.

Les sororités et fraternités fonctionnant par réseau national, des opportunités de réseautage pour la vie professionnelle sont aussi à prendre en compte.

« Si je veux envoyer ma candidature dans une entreprise et qu’une des personnes qui y travaille est Zeta, je mentionnerai que moi aussi, et elle se dirait ”oh okay c’est une sœur” », confirme Samantha.

De nombreuses possibilités d’occuper des postes à responsabilité au sein de ces organisations existent. Et ce sont des choses qui se mentionnent dans les CV. Si les professeurs d’origine européenne se moquent gentiment des qualités de leadership que vantent les présidents de fraternité dans leur CV, les Américains prennent cela plus au sérieux.

Une culture et des traditions qui remontent à loin

Le système des fraternités a commencé à la fin du XVIIIème siècle. Les étudiants se réunissaient secrètement pour organiser des discussions. A l’époque, ces organisations s’apparentaient donc plus à des sociétés de débat. La toute première, Phi Beta Kappa, a été fondée en 1775 en Virginie.

C’est au milieu du XIXème siècle que les premières sororités sont apparues, calquées sur le modèle des fraternités. Il existe aujourd’hui des fraternités dites honoraires ou professionnelles, qui sont mixtes, et ressemblent encore à ce modèle.

Durant la fin du XIXème siècle, la croissance exponentielle des fraternités a coïncidé avec l’entrée des minorités dans les universités. La discrimination était alors très forte. La possibilité de devenir membre a notamment été restreinte aux blancs chrétiens (et pas pour toutes les branches du christianisme). C’est à ce moment que d’autres fraternités pour d’autres religions ont commencé à être créées, notamment catholiques et juives. La première fraternité noire a été créée à la fin du XIXème siècle au sein de l’Université de Howard, une université noire à l’époque. Au début du XXème siècle, d’autres se sont créées sur le même modèle.

Sociétés secrètes

La notion de secret est importante pour comprendre l’exclusivité et les fantasmes qui existent autour de cet univers. Chacune a des signes qui lui sont propres, des devises, des pratiques spécifiques, des couleurs, une signification derrière les lettres grecques. Et une partie de tout cela n’est pas révélé publiquement. Il existe un code d’éthique, qui est  encore appliqué aujourd’hui.

« La règle générale c’est ne nous embarrasse pas. Si tu sors et que tu bois, ne fais pas de bêtise, tu pourrais être virée. Par exemple, il y a une fille qui a giflé quelqu’un dans un bar et elle a été viré de Zeta parce qu’on ne cautionne pas ce genre de comportement. Si tu te montres sous un mauvais jour, tu es viré. Il y des avertissements, des tribunaux et des sanctions. (…) Nous avons quelques règles pour les réseaux sociaux aussi. Ne pas parler de drogues, ne pas utiliser de gros mots. Nous n’avons pas le droit de porter nos lettres quand nous buvons de l’alcool », explique Samantha. Un peu hypocrite ? « Clairement, oui ».

Les pratiques de l’initiation et du secret sont inspirées de la franc-maçonnerie. Le processus d’entrée dans une fraternité ou une sororité est habituellement composé de deux étapes. La première est le rushing (recrutement), qui a lieu durant la rush week et où l’on appelle ceux qui tentent l’entrée des rushees. Durant cette étape, les rushees visitent les maisons, discutent avec le maximum de personnes et dressent ensuite une liste de leurs choix par ordre de préférence. Les maisons peuvent décider de rappeler les candidats ou non. La seconde est le pledging, si un candidat est rappelé et décide d’intégrer la fraternité ou sororité. Les nouveaux membres sont appelés les pledges. L’initiation a alors lieu : on apprend aux nouveaux arrivants l’histoire de l’organisation qu’ils viennent d’intégrer, la signification de ses symboles, et on lui fait jurer de bien garder le secret. Les organisations contiennent des centaines de membres et bien que les maisons soient gigantesques, elles ne peuvent pas accueillir tout le monde. Les membres y vivent donc une année, généralement, la première année pour les fraternités et la deuxième année pour les sororités. Les autres années, ils doivent vivre dans les dortoirs de l’université, dans des résidences étudiantes ou bien en colocation.

Vivre dans une sororité représente un certain investissement financier. Berry trouve le prix raisonnable. « C’est 5200$ par semestre pour la chambre et la pension quand tu habites dans la maison, mais ça inclut ton logement, ton petit-déjeuner, ton déjeuner et ton dîner tous les jours. Il y a 800$ de frais d’administration. Les 4400$ pour la chambre et la pension avec les repas sont équivalents à ce que tu dépenserais dans un dortoir de l’école ou un appartement et un planning repas de l’école. Il existe aussi des bourses pour les membres potentiels qui ont des problèmes financiers. »

Mais selon Samantha, « ça arrive que des gens quittent la sororité parce que c’est trop cher. »

Les membres travaillent pour lever des fonds pour la cause de leur maison lors d’événements de charité. Ils peuvent aussi faire des soirées en fraternité dans les maisons. Ils participent à des formals, qui ressemblent à des bals, partent parfois en vacances ensemble, font diverses activités sportives ou culturelles en groupe.

Une perspective étrangère : « Les sororités sont assez répressives »

« La plupart des choses que je connaissais sur les sororités venaient des films américains que j’avais vus », confesse Uliana en éclatant de rire.

Etudiante russe étant arrivée après le lycée afin de poursuivre ses études aux Etats-Unis, elle ne connaissait pas toute cette culture. « Je n’étais pas dans une sororité durant ma première année. C’est pendant mon second semestre que j’ai commencé à comprendre ce que ça impliquait. Et j’ai décidé de tenter. »

Elle ajoute : « J’avais prévu de déménager en colocation avec une amie pour ma deuxième année, mais ça ne s’est pas fait, alors j’ai aussi tenté l’aventure parce que j’avais besoin d’un logement ! »

Elle intègre donc une sororité dont elle a entendu parler par bouche-à-oreille, qui propose des chambres dans une maison du Greek Village, sans être passée par la méthode traditionnelle et la rush week. Mais très vite, elle sent un décalage avec les autres filles. « Les sororités sont assez répressives (…) je n’ai pas aimé la quantité de règles à respecter, et de me dire que des gens de mon âge ont le pouvoir de me mettre des amendes si je ne les respecte pas. »

Si beaucoup d’autres membres de la sororité sont très impliqués, Uliana ne ressent pas vraiment d’engouement. « Je n’ai jamais porté nos lettres en public. Je n’ai pas changé ma façon de m’habiller. Je n’ai jamais acheté les vêtements avec nos signes. Je suis Européenne et je trouve ça un peu moche. J’ai vraiment fait le choix de ne pas changer ma personne juste parce que j’étais dans une sororité et que tout le monde s’habillait pareil. »

Cet effet de groupe, ce sentiment d’appartenance à une communauté, que beaucoup de membres revendiquent, elle le déplore : « Elles se ressemblent toutes, et je pense qu’elles masquent leur individualité alors qu’il y a pleins de personnes différentes et intéressantes. »

Elle reconnaît tout de même quelques bons côtés. « C’était convivial de déjeuner et dîner ensemble, et ça m’a permis de me rapprocher de certaines filles. »

Mais après quelques semestres, elle décide de partir. « C’était trop de temps et d’argent, ça ne valait juste pas le coup. »

Si sa décision n’a pas surpris, parce qu’elle évoquait souvent l’idée de quitter la sororité, tout le monde n’a pas apprécié. « Je croise encore certaines filles et c’est assez gênant. Mais avec les gens avec qui j’étais vraiment devenue amie, il n’y a pas de soucis et ça n’a pas du tout affecté ma relation avec elles ». Si elle devait donner un conseil à un étudiant étranger partant étudier aux Etats-Unis, « je dirais que c’est une expérience à faire. Ça vaut le coup parce que tu apprends énormément sur la culture américaine et la culture universitaire. Mais si tu ne veux pas, ce n’est pas grave, parce que ça représente beaucoup d’argent et de temps. »

Des exclus ?

Si des étudiants sont sélectionnés pour intégrer un groupe, d’autres ne le sont pas. Certains ne tentent même pas. Un système parallèle existe avec des sororités et des fraternités basées sur des critères ethniques ou religieux. Par exemple, des sororités juives ou noires.

D’autres critères, comme l’orientation sexuelle ou les opinions politiques peuvent compliquer les relations au sein des maisons. « L’orientation sexuelle peut être un problème, mais ça dépend de ta maison. Je connais une fraternité qui n’a aucun problème avec ça, » affirme Samantha.

« Quand j’étais en première année, il y avait une fille plus âgée que moi qui a fait son coming out. Les gens étaient horribles avec elle. Vivre dans la maison, c’était vraiment pas drôle. J’étais dans la voiture avec la présidente et des membres de l’exécutif et elles se moquaient d’elle, et disaient qu’elle devait nous regarder nous habiller. Elle a fini par quitter la sororité. Pour moi, qui étais en train de questionner ma sexualité à ce moment-là, c’était pas beau à voir. J’ai fait mon coming out l’année dernière, en étant en dernière année et ça ne m’a pas affectée », confie Samantha. Mais elle comprend que beaucoup de personnes appartenant à la communauté LGBTQ ne se sentent pas à l’aise dans la Greek Life. « Ce n’est pas un environnement sûr. »

Ses engagements politiques l’ont aussi isolée plus d’une fois. « Si tu ne corresponds pas à l’identité féminine normative, c’est un problème. Et puis Greek life rime avec rouge. C’est plutôt républicain dans l’ensemble et moi je ne suis ni républicaine ni silencieuse sur mes engagements. Je me sentais souvent comme le vilain petit canard. C’est très dur, je ne vais pas mentir. J’ai eu beaucoup de disputes avec des filles de ma sororité qui étaient très racistes. »

Un monde parallèle : la Greek life noire

Il existe un monde parallèle composé de sororités et fraternités pour les étudiants noirs. Alicia est membre de AKA. « Nous faisons partie du National PanHellenic Council qui est une organisation distincte de PHA. Le NPC est composé de neuf organisations dont cinq fraternités et quatre sororités. Elles ont été fondées avec les mêmes objectifs que les autres mais spécifiquement pour répondre aux besoins des étudiants noirs. Comme pour la création des universités noires, l’idée c’est d’avoir un espace sécurisé pour les étudiants noirs et d’aider au succès académique. »

En visitant des maisons dans le Greek Village, on remarque assez immédiatement le manque de diversité. Sur les murs sont affichés les portraits de centaines d’étudiants, et souvent il n’y a qu’un ou deux visages noirs au milieu de centaines de visages blancs.

Je lui demande si selon elle, le si peu de diversité vient du fait que les étudiants noirs ne sont pas acceptés dans les autres maisons ou s’ils ne candidatent pas. « C’est un peu des deux je dirais. Ça remonte à des conflits historiques, comme dans les universités noires, c’est l’idée du soutien de quelqu’un qui te ressemble. Personnellement je n’ai jamais pensé à ne serait-ce qu’essayer de rentrer dans une sororité non noire. »

Jordan, également membre d’une sororité noire, est du même avis. « Vu qu’il y a déjà traditionnellement plus de femmes blanches qui candidatent pour les autres sororités, en tant que femme noire, tu as du mal à t’identifier et à t’imaginer vivre aussi à l’aise qu’avec d’autres femmes noires. »

« Mais dans tous les cas, toutes les organisations peuvent accepter tout le monde. Il y a une étudiante blanche qui est entrée dans une sororité noire cette année. Elle étudiait d’ailleurs avant dans une université noire. Et elle adore et s’y sent très bien. Je pense que le choix relève de ce à quoi tu as été exposé quand tu as grandi. »

A titre personnel, Alicia a choisi d’intégrer une sororité noire pour éviter les « micro agressions » qu’elle a vécu lors de son enfance. « J’ai grandi dans un milieu majoritairement blanc, j’étais souvent la seule noire de la classe. C’est bien d’être avec des gens qui nous ressemblent et de se soutenir. »

Il existe des différences entre les organisations du « Black Mizzou » et les autres. Par exemple, pas de rush week et beaucoup moins de visibilité pour la greek life noire. « C’est privé. Tu fais ta recherche très discrètement, tu vois ce qui correspond à tes valeurs et tu restes discret sur toutes tes informations, » explique Jordan.

Aussi, pas de gigantesques maisons pour les sororités et fraternités noires sur la majorité des campus dits Predominantly White Institutions (PWI), soit littéralement les institutions majoritairement blanches. « Les raisons qui expliquent cela sont que nous sommes moins nombreux donc nous avons moins de revenus, et nous recevons aussi moins de soutien de l’université », selon Alicia. « C’est quelque chose qui ne se dit pas trop, mais par exemple,les autres organisations utilisent le système de paiement de l’école pour régler leurs frais de sororité ou fraternité alors que nous non ». Jordan ajoute que « payer par le système de l’université permet de payer aussi grâce à tes bourses ou tes prêts, c’est plus facile et pratique financièrement, alors que nous on doit payer directement de notre poche. »

Alicia n’est pas très optimiste quant à l’évolution de la représentation de la Greek life noire sur le campus. « Nous avons quelques pierres pour commémorer certaines de nos organisations mais elles sont dans le Centre Culturel Noir et c’est tout. Je sais que pleins de choses ont été proposées pour avoir plus de représentation de la Greek life noire mais rien n’a changé, donc je pense que s’ils ne sont pas prêts à nous donner ne serait-ce qu’une statue, on risque pas d’obtenir de l’espace pour construire une maison, et de toute façon on n’a pas assez d’argent. »

A noter que d’autres fraternités et sororités par ethnicité ou religion existent. Mais sur le campus de l’Université du Missouri, la Greek life noire est la deuxième plus importante. Et il serait impossible de détailler toutes les organisations.

Des stéréotypes de genre institutionnalisés ?

Les filles et les garçons sont séparés. Et le marketing autour de tous les produits pour sororités et fraternités est extrêmement genré. Des accessoires roses, avec des fleurs, des paillettes et les lettres grecques dans des tons pastels pour mesdames. Des accessoires sportifs plutôt bleus et des jeux d’alcools pour messieurs. On croirait assister à un concours de féminité et de virilité.

Les fraternités ont le droit d’organiser des fêtes tandis que les sororités n’en ont pas le droit. Et elles « filtrent » à l’entrée. Ce n’est pas un mythe : l’entrée est interdite à tout étudiant qui n’appartient pas à la fraternité organisant la fête. Quelques rares exceptions existent, un très bon ami ou un membre de la famille de l’un des organisateurs pouvant être admis. Concernant les filles, elles peuvent être refusées aussi. Les critères ne sont écrits nulle part, mais il est communément admis que pour entrer, il faut être assez jolie et « habillée » pour l’occasion, c’est-à-dire ne pas porter trop de tissu.

Beaucoup d’étudiants ne voient pas de problème dans cette culture. Cette expérience à l’université semble très profondément ancrée et importante. Elle ne semble pas près de disparaître.

Les scandales

Si en théorie le bizutage, hazing en anglais, est interdit, des scandales et des incidents aux conséquences parfois dramatiques indiquent que ce n’est pas tout à fait vrai. C’est une pratique qui semble être spécifique aux fraternités. Toutes les personnes membres de sororités ont répondu que le bizutage n’existait pas dans les maisons de filles, mais que beaucoup de fraternités le pratiquaient encore.

Sigma Alpha Epsilon, l’une des plus anciennes et plus prestigieuses fraternités du pays, a tué neuf personnes depuis 2006 par l’alcool, la drogue et le bizutage. Certaines pratiques, comme des humiliations et des sévices physiques, la séquestration et la privation d’eau et de nourriture, relèvent de la torture. A l’Université du Missouri en 2016, deux étudiants de fraternité ont évité la mort de justesse après avoir consommé énormément d’alcool. Les parents de l’un d’entre eux ont décidé de poursuivre l’organisation. Leur fraternité Kappa Alpha a perdu la reconnaissance officielle de l’université pour cinq années en conséquence. Mais pour beaucoup, ce n’est pas une sanction suffisante.

Berry a été président de sa fraternité pendant une année et chargé d’empêcher le bizutage. « Les fraternités ont commencé à vraiment sévir contre cela il y a seulement huit ans à peu près. Alors, le bizutage systématique a été éliminé en grande part, en tout cas celui structurellement organisé. En revanche, c’est dur d’empêcher des individus qui pensent que parce que eux-mêmes ont été bizutés, ils doivent le faire aux premiers années. Quand on attrape des gens qui maltraitent les nouveaux, ils sont punis et souvent virés de la fraternité. Le bizutage est dur à éliminer parce que très enraciné dans la culture, mais il meurt peu à peu. Pendant mes quatre années d’études, ça s’est vachement amélioré. »

Concernant les fêtes, les sororités ont l’interdiction formelle d’en organiser dans leurs maisons. Les fraternités ont en revanche le droit, et invitent les filles membres de sororités. « Les filles posent autant de problème que les garçons durant les fêtes quand ça dégénère mais les leaders des sororités ne sont jamais d’accord pour nous aider à établir un système qui rendraient les filles aussi responsables aussi », affirme Berry.

« Beaucoup d’universités accusent les fraternités pour le binge drinking mais je pense que ça arriverait dans tous les cas », poursuit-il. Concernant la culture du viol, il donne une réponse similaire. « Nos membres assistent à des ateliers chaque semestre sur le consentement des filles et l’alcool. C’est véritablement le plus gros défi que l’on doit relever, mais je ne crois pas que ce soir la culture des fraternités qui perpétue la culture du viol, c’est la culture universitaire en général. »

La tradition des fraternités et des sororités, aussi étrange ou exotique qu’elle paraisse pour des étrangers, est une normalité aux Etats-Unis. Elle permet de faciliter la transition des étudiants du lycée à la vie adulte, en leur offrant des amis, un statut social, une identité. Mais ces organisations sont ancrées dans des traditions qui remontent à plusieurs siècles, et bien qu’elles évoluent, des pratiques comme la discrimination, le sexisme et le bizutage institutionnalisé se perpétuent. De nouvelles organisations se créent et l’éclatement de scandales met la lumière sur ces aspects. C’est une partie de la culture américaine universitaire qui ne semble pas près de disparaître.

Astrig Agopian

Secrétaire générale de la rédaction du magazine Maze. Provinciale provençale étudiante à Sciences Po Paris. Expatriée à la Missouri School of Journalism pour un an. astrig@maze.fr

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés