CINÉMA

« La La Land » – Prémisse de terre promise

Il y a un an apparaissaient les premières affiches, premières bande-annonce d’un futur succès. Désormais un futur classique, revenons sur La La Land, l’un des films majeurs de l’année passée.

La première séquence nous le dit : Damien Chazelle et Justin Hurwitz ont réussi. Ces deux anciens colocataires d’Harvard qui veulent juste s’amuser s’apprêtent à le faire à leur gré. L’un à l’histoire et à la caméra, l’autre mettant le tout en musique, adieu les embouteillages ennuyeux. Enfin, pourquoi s’amuser quand on peut ne rien faire ? vous demandez-vous peut-être. S’amuser permet de profiter de ce qui est là, plutôt que de se perdre à aller le chercher ailleurs. Et ces moments sont plutôt rares aujourd’hui, au cinéma comme dans la vie. Mia et Seb n’ont rien compris : l’un est perdu dans quelques accords de Thelonious Monk, un passé rembobiné sans relâche. L’autre est perdue dans une mauvaise scène de fiction.

La dernière séquence nous le dit : Mia et Seb ont échoué. Seront-ils un jour dans leur vie aimés ? Il a son club, elle a la classe. Ok, et puis ? Qu’est-ce que ça change, et le bonheur ? Oui, Mia est reconnue pour ce qu’elle fait – ce qui la rend plus maniérée. Oui, Seb peut partager sa passion du jazz – ce qui fait de lui un cuisinier plus prudent (fini les bons repas cramés, contente-toi de poisson pané). On apprécie le jazz, mais aime-t-on le Seb ? On aime la belle actrice mais aime-t-on la Mia ? Peut-être pas, et il faudrait en être sûr pour ne pas dire que : Mia et Seb ont échoué.

Mais ce n’est pas si grave car Damien et Justin, eux, ont réussi – au moins leur film – et ils sont tout de même plus important que leurs personnages. Quel courage que de sacrifier ses personnages comme on sacrifie une partie de soi. Et tout ça en musique. Fini d’avancer à reculons, quelque chose est passé, si c’était moche tant mieux, si c’était beau, tant mieux aussi, on peut s’en inspirer. Et continuer. Oui, mais s’en inspirer ce n’est pas s’y lover, ou plutôt se lover dans le sublime souvenir que l’on en a. Le c’était mieux avant, le ce qu’il faut refaire. Il ne faut pas refaire mais recommencer, encore, et toujours. Oui mais comment ? Comment faire mieux que Thelonious ? Comment faire mieux qu’Ingrid Bergman ?

©SND

Essayer au début, de reproduire les classiques, ce qui a fait ses preuves. Aller au cinéma pour un premier rendez-vous, et voir Rebel without a Cause. Ça marche : les mains s’effleurent, se trouvent, les regards se croisent, s’approchent doucement, et la pellicule brûle. Le message est clair, ce n’était pourtant pas une copie numérique, elle était authentique… Tant mieux, allez sur les lieux au lieu de les rêver. Et ils y vont. Dans le planétarium les flûtes émoustillent, Mia quitte le sol, invitée par Seb qui la suit aussitôt, ils se retrouvent alors sur leur petit nuage où tâtonnant avec l’orchestre ils se rejoignent prudemment. Et la valse commence. De droite à gauche sur l’écran, du bleu nuit à la lumière blanche, sur des volutes de violoncelles les silhouettes tournoient, tâches noires noyées dans la toile étoilée. Quelle est belle cette toile… Qu’il est surprenant de faire une scène comme cela, et qu’on y croit. Il doivent y avoir cru avant nous ceux qui l’ont faite…

Quelle est belle cette toile et que l’on en profite pendant que l’on y croit. Car la dernière séquence nous révélerait-elle l’envers de l’irréel ? L’ancien couple y tournoie encore une fois, mais on les voit cette fois, les tâches sont éclairées. Elles ne font que valser sur le sol miroitant d’un studio reflétant les petites ampoules que l’on voit derrière eux. Les violoncelles ont laissé place à des voix, car tout n’est en réalité rien de bien plus qu’humain, rien de bien moins.

©SND

 

Quelle est longue cette fin, on assume le Demy mais moins le Cameron – j’ai cru au début qu’on sombrait dans une fin titanesque… On a compris, arrête toi là. Mais c’est qu’il insiste le Damien Chazelle, toujours. Il en rajoute encore une couche qui – une fois qu’on s’y est fait – n’est pas vraiment sans goût. Lorsque le couple fantôme, dans une fin alternative, regarde ses vieilles pellicules, qui sait, c’est peut-être nous devant quelques vieux films, quelques vieux films que nous aurions aimés vivre, ou à défaut de vivre, aurions aimé faire. Mais que nous ne pouvons en fait que regarder.

“Faire des films, c’est inventer une nostalgie pour un passé qui n’a jamais existé”. Merci Michael Cimino pour cette belle formule, que quelques magiciens pourraient s’approprier, retourner, renverser. Ils créeront de l’espoir en un futur qui pourrait, avec un peu de volonté, de courage et de beauté, un jour peut-être exister.

Auteur·rice

You may also like

More in CINÉMA