SOCIÉTÉ

Bordel présidentiel : la vulgarité en politique

Saperlipopette. Oubliées la « poudre de perlimpinpin » et la « pensée complexe » qui ont forgé son mythe de communicant atypique. Le 4 octobre dernier, le président Macron s’est illustré par une sortie largement reprise dans les médias dans laquelle il fustigeait certains chômeurs, accusés de « foutre le bordel » au lieu d’aller chercher du travail.

Le président Macron n’en est pas à sa première sortie du genre. Après le « costard » et les « fainéants », entre autres, il s’était auto-proclamé adepte du « franc-parler » ; un élément de langage que reprennent ses alliés, qui vantent « un surgissement du réel dans le discours politique » pour François Bayrou ou le courage « d’arrêter la langue de bois » pour Christophe Castaner. Pourtant, cette stratégie de communication politique, si stratégie il y a, est plutôt mal passée aux yeux de la population française. Outre le mépris de classe assez nauséabond émanant de cette saillie, c’est en effet la forme utilisée qui aurait choqué 57 % des Français dans un sondage relayé immédiatement à l’issue d’un incident ayant pris des allures de crise diplomatique dans la presse française. Alors quoi, merde, un Président n’aurait pas le droit de « parler comme les Français », comme le soulignait le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, encore lui, dans une tentative désespérée pour atténuer le raz-de-marée médiatique créé par le chef de l’Etat ?

 

Dans le cas du président de la République française, ces diverses sorties ressemblent plus à des disjonctions temporaires de son cerveau jupitérien qu’à des éléments de langage préalablement préparés. Ces déclarations rappellent ainsi davantage dans leur impact des fameuses exclamations proférées par un ancien Président, telles que « casse toi pov’ con » ou « descends si t’es un homme »,  qu’elles ne font penser à un franc-parler applaudi par les Français·e·s. Il n’empêche. Que ce soit à l’échelle de la vie politique française comme globale, la vulgarité, autrefois apanage du peuple, s’immisce dans les plus hautes sphères de la société à intervalles trop réguliers pour être uniquement le fruit de dérapages incontrôlés.

Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy en plein échange à propos de leur stratégie de communication. Source : Etienne Laurent / AP / SIPA.

 

La vulgarité et le peuple, une longue histoire

La vulgarité, originellement assimilée à ce qui caractérise la plèbe, est aujourd’hui rapportée de manière quasi instantanée à la grossièreté. Du latin vulgus, « bas peuple », le vulgaire se rapportait ainsi à tout ce qui était populaire, contrastant avec les élites et hautes sphères de la société. On parlait notamment de langues vulgaires, celles parlées par les masses, par opposition aux langues savantes, à l’instar du latin. Le français, langue vulgaire, a ainsi longtemps souffert de son infériorité, en temps que langue barbare, un dialecte bâtard utilisé par le peuple, avant de s’imposer peu à peu et d’être consacré par l’ordonnance de Villers-Cotterêt en 1539.

Cependant, aujourd’hui, le terme de « vulgarité » évoque en nous d’abord de la grossièreté ; c’est un mot à la connotation hautement péjorative, avant de rappeler son origine étymologique, celle de la plèbe. Pour autant, la figure du peuple n’est jamais loin du vulgaire ; bien que l’on ait délaissé cette association entre le vulgaire et le peuple au profit d’un rapprochement avec la grossièreté, on retrouve encore par exemple dans la notion de « vulgarisation », l’idée de rendre accessible une information à un public non savant. De même, la vulgarité demeure associée aux classes populaires, que ce soit dans les manières de parler ou de se comporter, et c’est sans doute pour cela qu’elle dénote lorsqu’elle est utilisée dans les plus hautes sphères de la Nation.

Ainsi, le discours vulgaire n’est jamais trop éloigné du comportement populaire. En ces temps de crise de la représentativité et de combat acharné entre politiques à qui se montrera le plus proche de ses concitoyens, l’utilisation de la vulgarité dans le discours populaire semble par conséquent d’autant plus fréquente.

La vulgarité, nouvelle stratégie de communication politique ?

Le concept de vulgarité est profondément ancré dans la hiérarchie des différentes classes sociales. Pourtant, tout le monde peut être vulgaire, comme l’a démontré à plusieurs reprises le Président Jupiter. Cependant, cette utilisation d’un langage châtier de la part de représentants du peuple change les vieilles habitudes. La sobriété d’un Mitterrand, l’élégance d’un Jacques Chirac ont-elles été remplacées par la fougue et la grossièreté d’un Emmanuel Macron ? Bien sûr que non. Toujours est-il que les stratégies de communication politique évoluent, et que l’utilisation d’un vocabulaire vulgaire dans le champ politique, qu’elle soit maîtrisée ou non, s’avère de plus en plus régulière.

A l’ère de l’instantanéité de la télévision et surtout d’Internet, de l’omniprésence des caméras à l’affût de « phrases chocs », l’assertion « the medium is the message » de McLuhan n’a pas perdu de son sens, bien au contraire. La communication politique est sans cesse réinventée, les discours repensés en fonction du direct de l’audiovisuel et des réseaux sociaux, avec une influence non-négligeable des méthodes venant d’outre-Atlantique. Le dépassement de la langue de bois prôné par la plupart des politiques, qui utilisent pour l’occasion des mots censés s’adresser au peuple, se traduit ainsi par des sorties médiatiques ponctuées de critiques des « bruits de chiottes » chez Najat Vallaud-Belkacem en mars 2016, ou de l’affirmation de la nécessité d’un président « qui a des couilles » pour mener l’anciennement dénommée UMP selon Bruno Le Maire en 2014.

Les dernières déclarations du président Macron l’ont montré, l’utilisation de termes vulgaires ne reçoit pas forcément un accueil unanime du public. Cependant, le problème réside avant tout dans le fait que, les sorties d’Emmanuel Macron se caractérisaient toutes, au-delà de l’aspect vulgaire, par un jugement profondément méprisant d’une partie de la population française. Le problème serait donc plus le fond que la forme dans ces cas-là. Si ces saillies avaient tout de dérapages incontrôlés, d’autres, en dehors de l’Hexagone, ont su démontrer leur capacité à utiliser la vulgarité de manière fréquente afin de convaincre leur auditoire.

Bien évidemment, un premier exemple de l’utilisation réussie d’un discours vulgaire se retrouve chez l’Oncle Sam. Dans sa quête du pouvoir contre « l’establishment » jusqu’à son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump, qui s’est illustré par de nombreuses ignominies racistes et misogynes, a également réussi à galvaniser son auditoire, certes à coups de fake news, mais également de phrases fortes et particulièrement vulgaires, notamment en novembre 2015 à l’encontre de l’organisation « Etat Islamique » qu’il bombarderait sans hésiter : he would  « bomb the shit out of ’em », pour être plus précis.

La vulgarité selon Donald Trump. Source : David Becker / Getty Images.

 

Nicoletta Cavazza et Margherita Guidetti, professeures de psychologie sociale à l’Université de Modène et Reggio d’Emilie montraient en 2014 en s’appuyant sur la campagne de Beppe Grillo, candidat du Mouvement 5 étoiles aux élections générales italiennes de 2013, que la vulgarité dans le discours politique pouvait avoir un effet positif, bien qu’à nuancer, sur les résultats d’un candidat. Donald Trump, souvent pris en exemple, n’est d’ailleurs pas le seul à utiliser sans hésitation la vulgarité dans ses discours : Rodrigo Duterte aux Philippines, s’est notamment fait remarquer à maintes reprises pour son langage fleuri, comme bien d’autres dirigeants autour du globe.

In fine, l’utilisation de la vulgarité comme un argument politique, que ce soit pour affirmer une idée ou discréditer un opposant, ou encore le pouvoir en place, est loin d’être nouvelle. La publication massive de libelles, des écrits pornographiques ridiculisant Marie-Antoinette ont ainsi eu un effet non négligeable sur la formation d’un esprit révolutionnaire antérieurement dans les mois précédant juillet 1789. La vulgarité demeurait pour autant corrélée, si ce n’est réservée, à un usage populaire.

Dans l’optique de se rapprocher du peuple et de le faire adhérer à ses idées, il n’est cependant pas rare de voir ces derniers temps les hauts représentants de différentes nations utiliser un langage châtié pour promouvoir leurs idées. Le résultat n’est pas toujours à la hauteur des espérances, mais au moins, cela a parfois le mérite de bien nous faire rire.

Auteur·rice

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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