SOCIÉTÉ

Indépendance kurde – Entre détermination et liberté

Lundi 25 septembre, le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien organisé par le gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK) dans la ville de Kirkouk a finalement laissé s’exprimer une volonté kurde favorable à la création d’un État indépendant.

Depuis 2005 et la fin de la dictature du président Saddam Hussein, la région située dans le nord de l’Irak, d’où les Kurdes irakiens ont parfois été déportés et massacrés par les Irakiens, avait obtenu un statut d’entité politique autonome reconnue par la Constitution irakienne. Cependant, ce statut est largement remis en cause par un peuple qui dit avoir souffert d’un manque de reconnaissance de son identité culturelle au sein de l’Etat, sur fond de combats contre l’Etat islamique depuis les trois dernières années.

L’annonce de la participation massive en faveur du oui à l’indépendance, donnée par 92,73 % des suffrages parmi les 72,16 % de votants, a accentué les critiques de la communauté internationale contre le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani et contre le manque d’ingérence du président irakien. La région riche de ressources pétrolières entre l’Iran et la Turquie et qui regroupe cinq millions d’habitants requiert une importance géostratégique pour l’Etat fédéral irakien, alors que le peuple kurde se réparti entre les quatre États Irak, Syrie, Turquie et Iran. La communauté internationale quasiment dans son ensemble craint que les revendications séparatistes ne déstabilisent la situation des États voisins et entravent le combat contre l’État islamique. Depuis la semaine dernière Bagdad imposent ses mesures de rétorsions contre le Kurdistan irakien afin d’endiguer la menace.

La célébration du résultat dans un climat tendu

Avant même la fin du combat contre l’État islamique, les Kurdes avaient projeté de réclamer leur indépendance dès la libération de Mossoul des mains des djihadistes, selon Steven A. Cook, doctorant de l’université de Pennsylvanie. À l’occasion du vote, on se souvient que les Kurdes n’avaient pas obtenu le territoire promis par les Occidentaux en 1920 au Traité de Sèvres qui aurait créé l’État souverain du Kurdistan en Turquie. La Ligue des Nations, sous pression britannique, avait décidé à l’époque de rattacher l’ancienne province ottomane de Mossoul à l’Iraq. Le peuple kurde dû s’intégrer entre quatre États, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, et par la même occasion confronter son particularisme culturel aux nationalismes des régions qu’ils occupèrent, d’après Samir Saul, professeur d’histoire à l’université de Montréal.

L’histoire a pour intérêt de permettre de comprendre les revendications identitaires kurdes aujourd’hui. À cheval entre plusieurs États aux intérêts régionaux divergents, les Kurdes ont pu être instrumentalisés, selon Samir Saul, afin de répondre aux stratégies étatiques. C’est ainsi que les Kurdes furent combattants de plusieurs guerres. En 1975, l’Iran du Shah apporta un soutien matériel aux Kurdes irakiens afin de combattre l’Irak, mais finalement laissa les combattants kurdes qu’on appelle les « peshmergas » à eux-mêmes lorsqu’il ferma leurs frontières, dans un revirement de situation. C’est alors qu’à la fin de la guerre de l’Irak contre l’Iran, en 1988, une centaine de milliers Kurdes furent massacrés par les milices irakiennes de Saddam Hussein pendant huit mois de génocide alors que les Etats-Unis refusèrent de réagir contre l’Irak, même lors du bombardement à l’arme chimique d’un village, du fait qu’ils soutenaient ce pays face à l’Iran.

L’intérêt n’était plus le même en 1991, quand Saddam Hussein déclara la guerre au Koweït. Les Kurdes irakiens s’expatrièrent en Turquie à partir d’où ils s’insurgèrent contre le Président, soutenus par la coalition menée par les Etats-Unis. Les Kurdes se retrouvent une nouvelle fois au milieu des intérêts des États de la région. Les Kurdes reçurent la protection de l’armée de l’air américaine contre le régime de Saddam Hussein et à partir de cette date ils connurent  une plus grande liberté et indépendance face à l’Etat irakien et acquirent tous les attributs d’un Etat indépendant grâce à un mur aérien des Américains protecteur. En 1992, le Parlement national du Kurdistan établit la région autonome du Kurdistan irakien entre les trois villes Erbil, Sulaymaniyah et Dohuk, qui possède un parlement, un président et une armée. Ainsi progressivement le sentiment de posséder une souveraineté s’installa parmi les Kurdes irakiens.

C’est autour de la table des négociations que les Kurdes souhaitent retrouver le gouvernement irakien pacifiquement, malgré les menaces lancées par de celui-ci et par les États voisins. Les Kurdes ont-ils ainsi célébrer les résultats du référendum avec allégresse après l’annonce des résultats, fruit de l’expression d’une large majorité parmi les 3,3 millions d’électeurs inscrits.

Le joie après la victoire du référendum. @Europe 1

 

Le référendum sur l’indépendance a été organisé par les Kurdes à l’initiative du président kurde, Massoud Barzani, malgré l’opposition ferme de l’Irak et de la quasi-majorité des autres États de la communauté internationale, notamment les États de la région comprenant une minorité kurde. Même si le vote de l’indépendance ne donne pas immédiatement les moyens aux Kurdes de devenir maîtres de leur destin, la voix kurde se tourne irrémédiablement vers des négociations avec le gouvernement d’Irak. Cependant le gouvernement est hermétique à toute justifications pour l’indépendance et souhaite conserver le statu quo. De leur côté, les Kurdes accusent le gouvernement de ne pas respecter le versement de 17 % des revenus à la région, ce qui n’est pas été démenti. La résistance de l’armée kurde contre l’État Islamique à la frontière participe aussi à légitimer leurs revendications.

En cela, un film sorti en 2016 et réalisé par Bernard Henri-Lévy, éminent intellectuel français d’origine algérienne, rend hommage aux « peshmergas », héros de la guerre contre l’Etat islamique ayant combattu avec l’armée irakienne, alliés des Etats-Unis, dans un film présenté au Festival de Cannes mais qui ne connut pas le succès chez  le large public. Les combattants kurdes ont ainsi suscité la sympathie de la coalition occidentale depuis les faits de guerre. Le Président Macron, qui reçoit le premier Ministre irakien Haïder Al-Abadi ce jeudi 5 octobre, a communiqué entretenir des « relations d’amitié » avec le Kurdistan irakien tout en insistant sur l’unité de l’Irak à qui la France a prêté 430 millions d’euros cette année pour que le pays se reconstruise et poursuive le combat contre les djihadistes.

Affiche du film Peshmerga réalisé par Bernard-Henri Lévy

 

Les Kurdes irakiens justifient leur référendum en dénonçant aussi publiquement le manque de soutien de l’armée irakienne apporté à la population kurde pour se défendre contre l’État islamique ce qui mena à la mort de milliers d’entre eux. Selon eux, les Irakiens ne leur ont pas donné le droit d’acheter des armes pour affronter la possibilité d’un danger. L’enjeu du référendum est identitaire mais aussi sécuritaire aux yeux des Kurdes irakiens.

Les Kurdes se sentent aussi humiliés par Bagdad qui dénient leur histoire et leur langue, partie intégrante de leur identité qu’ils craignent de perdre. À Bagdad, on ne parle qu’arabe et la langue kurde est ignorée selon les Kurdes, alors que l’arabe et le kurde sont les deux langues légalisées par la Constitution du pays. La jeunesse kurde ne partagent aussi rien en commun avec les Irakiens pendant que les Kurdes irakiens restent attachés à leurs textes littéraires et leurs mythes.

Les inquiétudes de l’après-référendum

La communauté internationale s’était dite opposée à la tenue d’un référendum dès l’annonce de celui-ci et refusait, tout comme le gouvernement irakien, qu’il n’ait lieu. Bien que les Kurdes soient conscients du peu de chance de voir leur rêve d’indépendance se réaliser dans l’immédiat, ils projettent de mener cette lutte pacifiquement jusqu’à la création d’un Kurdistan indépendant.

La communauté internationale ne croit pas en la faisabilité économique d’un État du Kurdistan en période de chute des cours de pétrole et les Etats-Unis défendent l’unité de l’Irak tout en  dénonçant le comportement unilatéral des Kurdes. Les États-Unis menacent même d’enterrer toute aide en cas d’attaques extérieures futures si les Kurdes continuent de revendiquer l’indépendance. Bien que les États-Unis se placent plutôt du côté kurde, ils ne peuvent pas se porter favorable à leur indépendance car la menace de l’effet domino de l’indépendance kurde sur les autres régions est utilisée depuis 1991 pour faire pression sur l’Irak et éviter que le pays ne se rapproche de son voisin l’Iran. Les Etats-Unis espèrent aussi que les Kurdes syriens fassent la partition de la Syrie pendant que les djihadistes perdent le contrôle de certaines régions mais la Turquie bloque toute montée en puissance des Kurdes dans les pays limitrophes.

La Turquie, et l’Iran qui comprennent eux aussi des minorités kurdes, sont radicalement opposés à l’indépendance kurde car elle constituerait une menace pour la sécurité intérieure et l’intégrité territoriale des États de la région si jamais les Kurdes syriens s’engageaient dans la voie de l’indépendance, pendant que la Turquie est meurtrie par les attentats des séparatistes kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sur son territoire. Un projet serait de créer un Kurdistan indépendant à l’espace du Rojava à la frontière turque, mais il serait très vite réprimé par les Turcs. Les Kurdes irakiens ont aujourd’hui d’ailleurs peur d’un coup de force turc qui les empêcherait de revendiquer plus d’indépendance, bien qu’ils soient eux-aussi fondamentalement opposés au PKK d’idéologie marxiste. Du fait des différences entre culture et religion, les Kurdes ne pourraient pas créer un Etat kurde uni.

L’Irak a insisté à plusieurs reprises que le Kurdistan en reste à ce que lui accorde déjà la Constitution de 2005. Seul Israël s’est montré favorable au référendum et à la création d’un État kurde. La dislocation des pays arabes lui serait bénéfique en tant que puissance régionale. Une alliance avec des Kurdes, un nouvel État non arabe dans la région, leur ouvrirait une porte d’action pour faire face à l’Irak et à l’Iran.

Durcissement de la position irakienne

Suite à l’annonce de la tenue du référendum, le Parlement irakien a voté une série de sanctions en 13 mesures afin de faire pression sur le gouvernement régional kurde (GRK). Le dialogue pourra se faire « dans le cadre de la Constitution » à la condition que le résultat du scrutin soit annulé. Depuis, l’armée irakienne a envoyé lundi 2 octobre une dizaine de chars et des pièces d’artillerie aux frontières du Kurdistan irakien après que les responsables de l’organisation du référendum ne soient menacés de poursuite judiciaire. Pour autant, le gouvernement irakien ne peut se permettre une intervention militaire sans le soutien de la communauté internationale, qu’il n’aura pas. Mais l’Irak n’est reste pas là. Depuis vendredi 29 septembre, le gouvernement impose un blocus aérien sur les vols internationaux à partir et vers les aéroports d’Erbil et de Souleimaniyeh du Kurdistan irakien, exceptés les vols humanitaires, militaires et diplomatiques. Dimanche, la Turquie, le Liban et l’Egypte suspendaient eux-aussi tous les vols à destination de la capitale Erbil.

Le blocus aérien sur le Kurdistan irakien. @La Croix

 

L’intention kurde reste celle d’emprunter la voie de la négociation pour son indépendance mais le commandant des forces kurdes de Kirkouk, Wasta Rassoul, dit qu’il n’hésitera pas à répondre par la force si la solution choisie par le gouvernement irakien est celle de l’envoi des milices. L’Etat irakien doit combattre dans le même temps la guérilla organisée par les djihadistes et reprendre le Nord de la capitale et les localités situées à la frontière de la Syrie. Cela empêche le gouvernement de Bagdad de concentrer ses forces d’action pour contenir les désirs d’indépendance kurdes. Il a été communiqué très explicitement que si les Kurdes réalisaient leur partition de l’Etat central, l’armée irakienne sera tenue d’intervenir pour récupérer les « territoires disputés » et assurer le maintien de la sécurité pour sa population. De son côté, l’Iran lance un embargo pétrolier sur Erbil et la Turquie menace de faire de même.

Les Kurdes irakiens se disent prêts depuis longtemps à endurer toutes mesures de rétorsions de Bagdad afin de gagner l’indépendance. La ville de Kirkouk est un enjeu fondamental en raison de la richesse en hydrocarbures que les Kurdes exploitent tout en cohabitant avec les minorités turkmène et arabe qui leur sont majoritaires sur ce territoire. Les Irakiens enquièrent les indépendantistes de revenir sur leur velléité d’indépendance et de continuer à maintenir leur économie stable grâce à Kirkouk. Mais ce n’est pas l’intention des Kurdes irakiens. La fierté culturelle aura été exaltée par un référendum historique pour un peuple qui craint de perdre son identité.

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