SOCIÉTÉ

La grammaire n’est jamais neutre

Présente dans un manuel de français depuis cette rentrée, et régulièrement évoquée dans les médias, l’écriture inclusive fait débat.

La langue française que nous parlons et écrivons aujourd’hui est inscrite dans une histoire à la fois très ancienne et encore en cours. La langue évolue constamment, plus ou moins rapidement : elle est immanente, elle est arbitraire, et elle est notamment le reflet de choix idéologiques et politiques. Depuis quelques décennies, une tendance se développe, dans la langue française ainsi que dans d’autres langues : la langue inclusive. Souvent incomprise, surtout méconnue, encore remise en question – notamment par l’auteure et chroniqueuse Christine Angot dans l’émission On n’est pas couché sur France 2, sa compréhension nécessite un petit retour en arrière.

Raconte moi l’histoire de ma langue

L’histoire de l’orthographe révèle les nombreuses étapes à travers lesquelles la langue française a été construite, sur des siècles. Ses origines résident principalement dans l’adoption de l’alphabet latin, qui mène à la naissance de l’ancien français, dit « bel françois ». À partir du XI° siècle, une première fixation du français commence ainsi, et se poursuit jusqu’au XIII° siècle. La langue de l’époque sonne à peu de choses près comme celle d’aujourd’hui, mais l’ancien français présente des défauts phonétiques imputables à ses racines latines. Les auteurs et les penseurs ne cessent donc de questionner leur propre orthographe, et d’innover en la matière.

La période gothique, qui court du XIII° au XVI° siècle, marque la transition entre cette langue ancienne soumise à l’étymologie latine, et le français moderne, via le moyen français, véritable laboratoire orthographique. Le moyen français de la période gothique connaît des bouleversements linguistiques majeurs, et il est surtout le théâtre d’une meilleure prise de conscience du français et de ses origines. Les niveaux de langues sont de plus en plus dissociés, et les lettrés s’efforcent d’atteindre une graphie nationale invariante et neutre qui se différencie du français populaire et de la langue parlée. L’écriture apparaît alors clairement comme un lieu de condensation des faits de culture et des représentations sociales1.

Ce n’est finalement qu’au XVII° siècle, après une Renaissance secouée par des tentatives de modernisations et des régressions linguistiques, que la fixation de l’orthographe devient moins aléatoire, dépendant de moins en moins de l’imagination et des multiples plumes des poètes ou des idées orthographiques personnelles des éditeurs. Les premiers dictionnaires officiels construisent une orthographe d’état, notamment avec la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694. Si les règles s’institutionnalisent, l’histoire de la langue française connaît, particulièrement à partir de ce moment-là, des aller-retour constants du modernisme au conservatisme, ce qui explique que chaque modification soit précédée d’une lutte.

Les réformes de la langue française reposent donc sur plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’influence des personnes lettrées : les écrivains et les juristes, puis à partir du XVI° siècle les imprimeurs. Viennent ensuite les traités et les dictionnaires, dont l’influence sur les réformes est considérable ; l’Académie française en sera une des actrices dès le XVIII° siècle. Parmi tous ces facteurs, les grammairiens sont pendant longtemps assez peu écoutés, donc peu influents – seuls Robert Estienne et François Eudes de Mézeray ont véritablement marqué l’histoire avec leurs traités. Ce n’est qu’au XIX° siècle que les grammairiens commencent à avoir du pouvoir et à faire autorité : ils transforment alors l’orthographe en catéchisme et ont tendance, tout comme la presse, à tourner en dérision les projets de réformes pourtant encore nombreux, et souvent justifiés.

Le huitième et dernier dictionnaire publié par l’Académie française à ce jour date de 1935. Plus de 60 ans plus tard, l’Académie a publié la première partie de sa neuvième édition : le lexique y est de plus en plus éloigné des usages, l’ouvrage ne fait plus vraiment loi à l’heure des dictionnaires usuels mis à jour plus régulièrement. Tous les 10 à 15 ans, 25 % de notre vocabulaire change de forme, de nature ou de sens, l’Académie ne suit pas : l’usage est donc davantage fixé par les rédacteurs et les éditeurs, et moins par l’institution – ce qui n’est pas sans créer des incohérences2.

Le huitième et dernier dictionnaire publié par l’Académie française à ce jour date de 1935.

Depuis le XVI° siècle, plus de 50 % des mots de la langue française ont changé de forme3. En 1971, dans un passé récent, la graphie de plus de 10 000 cas d’orthographe couramment utilisés n’est pas fixée, ni normalisée4. Il est donc impossible de soutenir que notre orthographe n’a pas changée, et c’est ce constat qui justifie une remise en ordre toujours à l’œuvre pour les mots et les graphies à venir.

La grammaire comme rappel à l’ordre du genre

Cette histoire de l’orthographe et de la langue française est pavée de noms prestigieux, des centaines de scribes, clercs, juristes, savants, poètes, auteurs, éditeurs, grammairiens ayant travaillé à sa construction. Charles Beaulieux, Geoffroy Tory, Jacques Peletier du Mans, Louis Meigret, Robert Estienne, Robert Poisson, Louïs de l’Esclache, etc. : la liste des noms et prénoms masculins est longue. Ce sont les hommes qui ont pensé la langue et qui en ont fixé les règles : cela donne une signification particulière à la grammaire.

Dès la primaire, les élèves français apprennent que les mots ont un genre grammatical –ils apprennent donc le masculin et le féminin, et qu’un genre l’emporte sur l’autre dans les accords – que le masculin l’emporte sur le féminin. Cette règle de grammaire est relativement récente : comme le raconte Eliane Viennot, elle est imposée au XVII° siècle avec l’idée de représenter l’ordre social dans la langue même, c’est-à-dire, la place des femmes et des hommes dans la société selon l’idéologie dominante5. La règle selon laquelle le genre grammatical masculin l’emporte sur le genre grammatical féminin est en prise directe avec l’ordre social : elle constitue, sans que l’on y pense, en un rappel quotidien à l’ordre du genre, aux rapports sociaux de sexe à l’œuvre dans notre société. Cette règle assoit non seulement la domination d’un genre sur un autre –ramène donc les êtres à leur place dans la société, mais rappelle également à l’ordre le locuteur : qui parle, et comment. Un homme qui parle à la première personne (je) et qui utilise un accord féminin interpelle, « fait nécessairement une faute », sort de la norme ; et inversement.

Dès la primaire, les élèves français apprennent que les mots ont un genre grammatical. Ils apprennent donc le masculin et le féminin, et qu’un genre l’emporte sur l’autre dans les accords.

Nous savons désormais que la langue et l’orthographe sont immanentes, créées par les êtres humains –par les hommes. Il en va de même pour cette règle d’accord arbitraire, qui n’a donc rien de naturel : elle ne reflète pas l’essence des choses, elle reflète une organisation et des représentations sociales ; elle est construite, elle est donc modifiable.

De l’utilité de la langue inclusive

Depuis quelques décennies déjà, une forme nouvelle d’usage de la langue se développe : la langue et l’écriture inclusives. Souvent résumée à une « féminisation » de la langue, la démarche, théorisée par des universitaires, vise plus largement à lutter contre les discriminations inscrites dans la langue française6. Notre manière de parler reflète nos représentations sociales : l’emploi du masculin, supposé neutre ou générique, produit des effets sur la réception du lecteur, et surtout de la lectrice, qui peut se sentir exclue ou non concernée par certaines formules. Si le féminin d’un certain nombre de noms de métiers n’existe pas –ou plutôt, n’a pas été inventé par les hommes, c’est bien parce que les femmes ne sont pas ou n’ont longtemps pas été socialement « autorisées » à les pratiquer.

La langue inclusive interroge le langage : elle invite à se demander, face à une formule au pluriel, ou à l’usage d’un singulier collectif, si les femmes sont présentes ou non (les citoyens, les français, les électeurs, le peuple, etc.) et à se dire que leur absence ne va pas de soi. Elle cible donc les tournures qui excluent les femmes, pour les réduire, voire les supprimer de l’usage. Elle permet une égale implication et représentation des femmes et des hommes dans les discours, les manuels scolaires, les annonces d’embauche, etc. Il est indispensable que les femmes comme les hommes se sentent également représenté.e.s, à l’école, au travail, en politique, pour lutter contre les inégalités, et pour accéder aux mêmes potentialités.

La question de la représentation est centrale dans cet usage comme dans le débat qui l’entoure : ses opposants, comme Christine Angot, défendent notamment le fait que le féminin et le masculin d’un même mot ne représenteraient pas la même chose. Dans l’émission On n’est pas couché, la chroniqueuse cite l’exemple de l’écrivain, en expliquant que lorsque l’on emploi le terme écrivain, tout le monde imagine tout de suite quelqu’un qui écrit, tandis que lorsque l’on emploi le terme écrivaine, tout le monde pense d’abord à une femme. Cet argument lui fait préférer le masculin, qu’elle suppose neutre (« Quand on disait ‘ceux’, les femmes savaient qu’on s’adressait aussi à elles puisque ‘ceux’, ce n’est pas le masculin c’est le neutre. »7) ; il peut pourtant facilement être renversé. D’une part, nous savons déjà qu’il a été décidé par des hommes que le masculin l’emporterait sur le féminin, et que ce choix n’est pas neutre.

D’autre part, nous pouvons défendre l’idée suivante : c’est précisément parce que les formules égalitaires ne sont pas dominantes qu’il faut les employer, parce que les mots pour parler des femmes n’existent pas qu’ils faut les inventer, pour à terme modifier les représentations sociales, pour faire exister les femmes dans la langue tout en les y rendant légitimes. La langue est porteuse de messages, elle peut aussi nous permettre de tendre vers une évolution, qui a déjà largement eu lieu depuis l’imposition de l’accord masculin aux dépens du féminin au XVII° siècle. L’évolution de la société appelle une évolution linguistique ; l’évolution linguistique transforme les rapports sociaux. La langue inclusive ne nie pas les inégalités encore criantes entre les femmes et les hommes dans la société française, au contraire : c’est parce qu’elles existent qu’elle a été inventée –par des femmes. Elle n’est pas présentée comme la solution pour résoudre ces inégalités, elle n’a pas non plus pour but de les invisibiliser, elle est proposée comme un outil de lutte contre les discriminations. Elle nous dit : nous pouvons changer les choses.

L’évolution que représente l’usage non discriminant de la langue s’appuie de surcroît sur des textes législatifs français et européens extrêmement clairs à cet égard. En France, plusieurs textes peuvent être convoqués :

  • la circulaire du Premier Ministre du 6 mars 1998 sur la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre, qui réitère la circulaire du Premier Ministre du 11 mars 1986 ;
  • le guide officiel de la République française d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions ;

(http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994001174/0000.pdf)

  • les articles L. 1132-1 et L. 5321-2 du Code du Travail et l’article 225-1 du Code pénal qui obligent à rédiger de manière non discriminante les offres d’emploi.

Le Conseil de l’Europe a, pour sa part, émis une recommandation (CM/Rec2007/17) qui invite à « l’élimination du sexisme dans le langage » et promeut « un langage reflétant le principe d’égalité entre les femmes et les hommes ».

Malheureusement, l’inefficacité et l’ineffectivité des textes de loi relatifs aux droits humains, et davantage encore aux droits des femmes, ont déjà été prouvées. La loi ne suffit pas toujours à imposer des changements. La preuve récente en est que le Ministre de l’Éducation lui-même, Jean-Michel Blanquer, a expliqué sur RMC en octobre 2017 qu’il ne souhaitait pas voir l’écriture inclusive intégrée les manuels scolaires, au motif qu’elle créerait « des polémiques inutiles ».

Un des arguments récurrents contre les changements linguistiques est d’ordre juridique : qui peut réformer l’orthographe ? Jean d’Ormesson répondait, en 1989 : « Ce n’est ni le gouvernement, ni les syndicats, ni un comité, ni même l’Académie. C’est le peuple. » L’Académie française elle-même avait, dès 1718, préfacé son dictionnaire de l’époque ainsi : « L’usage qui en matière de langue est plus fort que la raison, introduit peu un peu une manière d’écrire toute nouvelle, l’ancienne nous échappe tous les jours, et comme il ne faut pas se presser de la rejeter, on ne doit pas non plus faire de trop gros efforts pour la retenir ».

De quoi encourager les adeptes d’un usage non discriminant de la langue, et faire réfléchir les plus réticent.e.s.

 


Guide pratique de l’écriture et de la langue inclusives

-éviter l’emploi du mot « homme » au sens d’être humain en général ; préférez être humain, individu, personne ;

-éviter de parler de « la femme », une formule qui appelle des représentations stéréotypées et qui est une spécification essentialiste ;

-éviter l’emploi du masculin seul : les citoyens et les citoyennes, les françaises et les français ; les citoyen.ne.s, les français.es en écriture inclusive ou formes conjointes ;

-l’ordre alphabétique sert à déterminer l’ordre d’apparition des mots : l’égalité entre les femmes et les hommes, le « f » étant avant le « h » dans notre alphabet.

 


 

Références

1 CATACH Nina, L’orthographe, Que sais-je ?, PUF, 1978

Ibid.

Ibid.

Ibid.

5 VIENNOT Eliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, Editions IXE, 2014

6 PLANTE Christine et CHEVALIER Yannick, Pour un usage non discriminant de la langue française, Guide pédagogique, PDF (https://www.centre-hubertine-auclert.fr/outil/pour-un-usage-non-discriminant-de-la-langue), 2015.

7 On n’est pas couché du 14 octobre 2017, France 2, Christine Angot, 1 :05 :10.

Merci à Romain Menini, maître de conférence, agrégé de Lettres Classiques et Docteur en Langue française, pour son séminaire sur “L’histoire de la langue et de l’orthographe” (UPEM, 2014)

Et à Eric Fassin, directeur du Département d’Études sur le Genre de Paris 8, sociologue, membre du LEGS, professeur en Genre et en Science Politique, pour son séminaire sur “Genre et politique” (Paris 8, 2017).

Auteur·rice

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