Sur les traces des « évaporés du Japon »

Au Japon, chaque année environ cent mille personnes disparaissent dans la nature. Communément dénommés johatsus, ces dizaines de milliers de Japonais-e-s qui s’évaporent chaque année de la surface du globe sans laisser aucune trace représentent une énigme assez fascinante.

Tout plaquer, laisser derrière soi ses proches, sa vie quotidienne, son identité. Cela évoque inévitablement une quête spirituelle haute en couleurs, d’un retour à la nature dans les plus belles contrées de l’Alaska. Les raisons derrière cela – la fuite d’un quotidien monotone, stressant, une volonté de retour vivre à l’état primitif, de se retrouver seul avec soi-même – sont diverses et variées et intrinsèques à chaque être humain.

Loin de ces images édulcorées, la réalité de ces « évaporés » est toute autre. Pas de retraite spirituelle dans les monts enneigés du Fuji ou dans les magnifiques panoramas que peuvent offrir les paysages japonais. Au lieu de cela, une « évaporation » planifiée sur le bout des doigts, une table rase du passé et le début d’une nouvelle vie dans un quartier reculé d’une des gigantesques mégalopoles de l’archipel japonais.

Les johatsus, entre modernité et tradition

En 2014, la journaliste française Léna Mauger, et son mari, le photographe Stéphane Remael, publièrent Les Evaporés du Japon, un ouvrage traitant de ce phénomène intrigant, résultat d’une longue enquête sur ces disparitions volontaires. C’est après un premier voyage au Japon qu’ils ont entendu parler de ces « évaporés », un sujet qui les a directement fascinés. Dès son retour en France, elle décida de proposer un reportage sur ce sujet pour la revue XXI ; selon ses propres mots, une fois qu’il fut publié, la fascination pour ce thème était bien trop importante pour s’arrêter là. D’où l’idée d’en faire un livre en collaboration avec son mari.

Un “évaporé” sur le départ. Crédits : Stéphane Remael

 

Comme elle le souligne, on retrouve à la base de ces « évaporations » des motifs aussi variés que les trajectoires individuelles des personnes qu’ils ont rencontrées durant leurs investigations : la fuite d’un travail anxiogène, d’une situation familiale compliquée ou encore la conséquence d’un déshonneur. L’endettement est également un facteur prééminent de ces disparitions, permettent par ailleurs d’expliquer l’accentuation de ce phénomène dans les années 1990. Souvent appelée la « décennie perdue », elle avait vu la fin du « miracle économique japonais » avec l’éclatement de la bulle spéculative affectant particulièrement les marchés boursiers et de l’immobilier.

Pourtant, les johatsus sont loin de constituer une nouvelle communauté et ces disparitions d’être seulement une conséquence du modèle économique japonais. Au contraire, ce phénomène, bien que méconnu à l’échelle globale, est profondément ancré dans la culture nipponne, et notamment de sa littérature et de son septième art. En effet, en 1967 sortait le film A man vanishes de 1967, mettant en scène un Japonais disparaissant du jour au lendemain, laissant derrière lui sa fiancée partant désespérément à sa recherche. Selon la journaliste française, l’évaporé est une figure traditionnelle du Japon, ancrée dans sa culture, et qui ne doit rien à la société moderne.

La disparition subite et inattendue de centaines de Japonais, abandonnant toute leur vie, est donc loin d’être l’apanage de la modernité. Cependant, c’est bien un phénomène qui s’est accentué ces dernières années, notamment en raison de la conjoncture économique, entraînant l’endettement de nombreux ménages préférant fuir plutôt que de subir cet affront.

Le développement progressif d’une société parallèle

Ainsi, a émergé peu à peu au cours des deux dernières décennies une véritable société de l’ombre, ainsi qu’une économie basée sur l’évaporation. Bien que le nombre d’évaporés soit risible par rapport à la population japonaise, une véritable société parallèle a en effet vu le jour dans les bas-fonds des mégalopoles de l’archipel. Sanya, une banlieue de la capitale qui ne figure même plus sur les cartes, est un de ces quartiers où sont reclus des milliers d’évaporés ayant fui leur vie quotidienne du jour au lendemain.

Pour autant, si, aux yeux de leurs proches, ces milliers d’individus se volatilisent subitement, c’est également car ils savent qu’ils ont la possibilité de venir se réfugier dans cette société parallèle. Il existe des compagnies aidant, moyennant rémunération, à organiser ces « évaporations ». Shou Hatori, rencontré par la journaliste, avait créé sa propre compagnie, Nighttime Movers, qui proposait divers services à ces milliers d’individus souhaitant fuir leur quotidien, parfois en simulant un enlèvement ou un cambriolage ayant mal tourné.

Shou Hatori, créateur de “Nighttime Movers”. Crédits : Stéphane Remael

 

Au cours de leurs investigations les ayant menés dans ces quartiers des villes tentaculaires japonaises, délaissés et sous le contrôle des yakuzas, Léna Mauger et son mari ont également eu l’occasion d’y rencontrer quelques-unes de ces âmes errantes ayant tout abandonné pour venir y trouver la solitude. Ayant fui leur quotidien afin de ne pas vivre le déshonneur de la perte d’un emploi, d’un endettement ou encore d’un adultère, ils subviennent à leurs besoins primaires en effectuant des petits boulots au noir, le plus souvent pour le compte de la mafia, avant de rentrer vivre dans des hôtels miteux où ils ont établi domicile, entièrement coupés du monde.

Les histoires de ces individus qui ont osé se confier au couple français sont édifiantes et singulières. Norihiro, un de ces évaporés, ayant caché à sa famille qu’il avait été fraîchement licencié de son travail d’ingénieur, prit un jour le train pour Sanya, où il vit depuis dix ans maintenant. Yuichi, un autre disparu, a lui pris la décision de partir du jour au lendemain, ne pouvant plus assumer les frais engendrés par la maladie de sa mère. Ces figures de l’ombre, dépourvues de leur existence au vu de la société, sont souvent conscientes que ce choix vers la solitude est l’antichambre de leur mort.

La question de l’honneur, clé de voûte de la culture japonaise

Comme déjà évoqué plus haut, chaque évaporé a sa propre histoire, ses propres motivations, un élément qui l’a poussé à se volatiliser dans la nature. Si l’endettement, le licenciement ou le stress causé par le travail sont des causes de la disparition de milliers d’individus, certains fuient pour des raisons bien différentes, comme un adultère, un divorce, ou encore un examen raté. Un seul déterminant commun à ces fuites ressort alors, celui de l’honneur, qui occupe une dimension centrale dans la culture japonaise et diamétralement différente des conceptions occidentales.

En effet, la notion d’honneur – et inversement, du déshonneur – est profondément inscrite dans les normes sociales et culturelles de la société japonaise. L’obligation de garder la face, de ne pas salir son nom est un aspect majeur de la culture japonaise, qui implique que tous les moyens sont bons pour préserver cet honneur.

La dimension primordiale de cet aspect de la culture nipponne est majoritairement connue à l’échelle globale au travers de ce que l’on dénomme communément le « hara-kiri ». Plus formellement appelé « seppuku », ce suicide honorifique consistant à se planter une épée dans le bas-ventre, était une coutume ancienne des samouraïs, classes supérieures, dont les premières traces remontent jusqu’au 7e siècle. Cette forme de suicide, institutionnalisée et hautement symbolique, censée laver l’affront subi par le samouraï fut proscrite en 1868 mais ne disparut pas pour autant de la culture japonaise.

Aujourd’hui, ce rituel traditionnel a presque totalement disparu, à l’exception de quelques cas médiatisés, notamment celui d’un militant nationaliste ayant tenté – en vain – de se donner la mort devant le Parlement japonais en 2009. Pour autant, la question du suicide au Japon reste une problématique majeure de santé publique, étant parmi les premiers pays au monde avec 19,5 suicides pour 100 000 personnes par an en 2014 selon l’OCDE. La tristement célèbre « Suicide forest » mise en scène par Gus Van Sant dans The Sea of Trees, où s’isolent des Japonais afin de mettre fin à leur jour, est un autre exemple de la place particulière qu’occupe le suicide, souvent lié au déshonneur, dans la culture japonaise.

Matthew McConaughey errant dans la Suicide Forest dans The Sea of Trees. Crédits : SND

 

La disparition volontaire de dizaines de milliers de Japonais, vérité encore méconnue à l’échelle globale, est ainsi une autre manière, différente du suicide, de sauver son honneur. Pour autant, affirmer que cette évaporation serait une alternative au suicide serait tout bonnement un non-sens, tant les deux phénomènes sont intimement corrélés : selon Léna Mauger, sur 100 000 évaporés, environ 30 000 finissent par se donner la mort. Souvent, les proches de ces évaporés croient d’ailleurs qu’ils sont allés mettre fin à leurs jours dans la Suicide forest.

Ce phénomène, ayant pris une place primordiale dans la société japonaise, reste pour autant un sujet tabou, en particulier pour les familles de ces évaporés. Malgré le soutien d’associations d’aide aux familles des disparus et l’existence de détectives privés, il est souvent impossible de retrouver la trace de ces êtres transformés en fantômes, d’autant plus que la loi japonaise rend difficile le traçage des données personnelles des individus.

In fine, à l’ère de la surveillance numérique, les johatsus demeurent une énigme passionnante. Le choix de ces évaporés montre qu’il est possible de quitter le « monde réel », fantasme de millions d’êtres humains à travers le monde. Pour autant, leurs témoignages ne servent pas à alimenter le mythe de l’individu quittant le monde globalisé pour se retrouver en connexion avec lui-même ; au contraire, ils dressent le portrait d’individus ayant été contraints à vivre en solitaire afin de garder leur honneur sauf. Sans briser nos rêves d’évasion, les histoires de ces milliers d’êtres vivants perdus dans les bas-fonds des grandes cités japonaises permettent de relativiser cette envie de tout quitter.

Paul De Ryck

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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