SOCIÉTÉ

Élection présidentielle – Comme une impression de déjà vu

Même si une majorité de rédacteurs et de lecteurs de Maze était bien trop jeune en 2002 pour en garder un souvenir vif, force est de constater que les deux tours de l’élection présidentielle de 2017 ne sont pas sans évoquer ceux de 2002. Ce rapprochement n’est pas original, beaucoup d’autres médias l’ont déjà fait. Pourtant, si nous avons cette impression de déjà vu, elle a bien une origine quelque part. En effet, comme en 2002, on se retrouve avec un second tour entre le Front National et un·e candidat·e qui, bien que faisant partie des favori·e·s, ne suscite pas une adhésion majoritaire. Comme en 2002, le Front National n’est pas élu. N’allons pas trop vite en besogne, car pour autant, la situation a beaucoup changé en quinze ans.

Un contexte international inédit

Commençons par un petit rappel. En 2002, l’Europe sort à peine du conflit de l’ex-Yougoslavie, n’a pas encore connu de grande vague d’attentats. Cette année-là, Al Qaida est la grande menace internationale et on estime qu’elle sera contrée grâce à l’action de l’OTAN en Afghanistan. D’autre part, la construction européenne bat son plein. En 2002, rares sont les voix qui s’élèvent contre l’Union Européenne et l’intégration de la France dans celle-ci. Diplomatiquement ensuite, la France ne s’était pas lancée dans des interventions en Afrique et ne se retrouvait pas face à une politique agressive de la part de la Russie ni au nationalisme du Royaume-Uni.

En 2002, même si l’immigration était un phénomène bien réel, le monde ne faisait pas face à une crise telle que celle d’aujourd’hui avec les réfugié·e·s venant, entre autres, de Syrie, d’Irak, d’Érythrée, d’Afghanistan ou du Soudan. Nous étions alors dans un processus relativement normal de migration des peuples et pas face à une majorité de migrant·e·s politiques et déplacé·e·s de guerre. Aujourd’hui, plus d’un million et demi de personnes ont fait une demande d’asile en Europe, dont un million pour 2015 seulement (année du pic d’arrivées).

Enfin, le monde aujourd’hui ne fait plus face à une organisation terroriste comme Al Qaida, ce qui était le cas en 2002. Aujourd’hui, la grande coalition mondiale se bat contre Daesh, enfant d’Al Qaida, qui non seulement est une organisation terroriste, mais s’est aussi constituée comme un véritable état autoritaire, contrôlant un territoire réparti entre la Syrie et l’Irak. Cette situation est donc radicalement différente, car en se présentant comme un nouveau califat, Daesh se constitue en état indépendant et non plus en organisation criminelle. Ainsi, les dirigeants de ce groupe tentent de renforcer leur légitimité et changent donc la dimension du conflit.

Une France chamboulée

Aujourd’hui, on ne peut affirmer que la France est dans un état paisible. Alors qu’en 2002 seuls quelques attentats avaient été perpétrés par des terroristes corses ou d’extrême droite, une telle menace nous semblait assez lointaine. Depuis janvier 2015 il en est autrement. La France a été plusieurs fois attaquées sur son sol par des agents de Daesh, faisant plusieurs centaines de morts, notamment le 13 novembre 2015 à Paris (130 victimes et 413 blessé·e·s) et le 14 juillet 2016 à Nice (86 victimes et 458 blessé·e·s). C’est d’ailleurs suite à cette première date que la France entre en état d’urgence (qui n’a plus d’urgence que le nom étant donné qu’il dure depuis lors – soit 545 jours à l’écriture de ces lignes).

La France est donc non seulement soumis à une plus grande menace terroriste qu’il y a 15 ans, mais aussi à une pression migratoire plus grande et en état d’urgence, ce qui permet aux forces de polices, de renseignement et au gouvernement de disposer de pouvoirs supplémentaires. Loin d’assurer une paix plus forte, cette situation met la France sous pression, avec des polici·ère·er·s et des militaires surmené·e·s, une surveillance généralisée et une certaine conscience de menace constante. Ceci a par ailleurs mené plus ou moins directement à un durcissement de l’encadrement des manifestations.

Tout d’abord interdites, les manifestations sont aujourd’hui autorisées (bien qu’elles soient particulièrement évaluées et triées avant). Cependant, les derniers mouvement sociaux ont montré que les violences policières et avec elles la violence des manifestant se sont vivement durcies. Ainsi, on a déploré beaucoup de blessures graves comme les brûlures d’un CRS ou l’éborgnement d’un manifestant. En plus de cela, la police a été mise en cause dans des affaires de meurtres et de viol (respectivement Adama Traoré et Théo L.). La France d’aujourd’hui est donc, dans les faits, beaucoup plus sous pression que la France de 2002.

Carte d'identité, carte électorale et vote dans l'urne

Crédits : Reuters

Un corps électoral renouvelé

Non seulement la situation du monde et celle de la France était très différente il y a 15 ans. Un autre élément primordial qui n’a pas été souvent relevé est pourtant significatif d’une situation très différente. Entre 2002 et 2017, 15 nouvelles promotions de votant·e·s ont pu avoir leur carte d’élect·eur·rice. D’après les dernières statistiques de l’INSEE, les personnes ayant eu 18 ans depuis 2002 sont environ 11 millions. Rapporté·e·s à la population totale en âge de voter, toujours d’après l’INSEE, elles représentent un petit peu plus de 20 % de l’échantillon.

Ainsi, même si l’abstention est plus forte chez les jeunes, on peut considérer qu’une part non négligeable des votant·e·s ne faisaient pas partie du corps électoral. Ces personnes ont donc toujours connu, dans leur vie de jeunes adultes, le spectre de cette fameuse élection de 2002. Ce souvenir entretenait la vision de l’extrême droite aux portes du pouvoir, vision de plus en plus justifiée à mesure que les élections se succèdent. On se souvient notamment des dernières élections européennes qui virent le Front National arriver en tête, réunissant 25 % des voix. Quelle que soit l’élection concernée, il est habituel de rejeter la faute sur l’abstention. Pourtant, même si elle atteint des sommets, considérer que l’abstention est le facteur déterminant dans la montée de l’extrême droite est inexact et dangereux car détourne des problématiques réelles.

En effet, si l’abstention ne participe pas au Front Républicain face au Front National, elle n’alimente pas, pour autant, ce dernier. Elle est plutôt un des signes que la démocratie française traverse une crise, manifestée par une forte baisse de confiance des électeurs et électrices et un désintéressement vis à vis de la vie politique. Ainsi, tout discours se vaut, la presse perd toute légitimité et des idées fausses voire farfelues progressent dans l’opinion. C’est ainsi que l’on a abouti aujourd’hui à une campagne imprégnée jusqu’à sa substantielle moelle par la désinformation, les mensonges et les approximations abusives.

Alors, n’en déplaise à celles et ceux qui pensent que les vieilles recette politiciennes feront toujours leur office, il n’y a qu’à regarder à quel point la situation a évolué en quinze pour se rendre compte que la résolution de la crise que nous traversons ne se fera pas sans sortir des sentiers battus.

Auteur·rice

Je suis un ingénieur créatif, étudiant en curiosité, vadrouilleur de l'Internet amateur de culture.

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