CINÉMA

Rencontre avec Marion Jhöaner, jeune réalisatrice à la sensibilité prometteuse

En février dernier, au cinéma La Clef à Paris, Marion Jhöaner projetait son premier court-métrage Fruit défendu (avec Zoé Héran (Tomboy), Céline Jorrion et Jade Hénot). L’occasion pour nous d’échanger avec cette jeune réalisatrice autour de son parcours et de son rapport au cinéma.

Le parcours de Marion Jhöaner est plutôt atypique : sortie des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand et actuellement étudiante aux Arts Décoratifs de Paris, sa formation initiale est plutôt dirigée vers la photographie et l’art contemporain. Cependant, ses principaux projets sont à présent des courts-métrages de fiction, et c’est à travers le médium cinématographique qu’elle trouve un terrain d’expression de choix.

Le cinéma, pour toi, c’était un rêve d’enfant ?

Ce n’était pas un rêve d’enfant dans le sens où je ne me suis jamais dit consciemment, très tôt, que je voulais faire du cinéma. En revanche, j’ai passé mon enfance à Clermont-Ferrand, qui accueille un festival international du court-métrage très important, que je fréquente chaque année. J’ai grandi dans une maison qui a failli être louée pour le tournage d’un long-métrage, qui se situe à côté d’un château ayant été l’un des décors pour Les Choristes… Ça m’a marquée, sans aucun doute. Mon entourage n’était pas tellement cinéphile, et pourtant je me suis très vite intéressée à l’envers du décor du cinéma. Sans compter que j’ai eu la chance faire partie de la jeune génération qui a grandi en découvrant la trilogie des nouveaux Star Wars, du Seigneur des Anneaux et les débuts de Harry Potter… J’ai toujours été très impressionnée par la longueur de leurs génériques, avec ces milliers de personnes dont le travail converge vers un même résultat, ça me fascine, je trouve ça très fort. Alors je regardais les making-of en boucle, je voulais faire partie d’une de ces grandes aventures communes, mais cette envie n’a été verbalisée que plus tard. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, bizarrement, et cela m’a fait passer par des chemins différents.

Comment s’est passé le processus de création et de production de ton premier court-métrage ? 

Techniquement, Fruit Défendu n’est pas mon premier projet de cinéma. Avant d’écrire le scénario, j’étais déjà en train de développer un autre court-métrage avec la société de production Progress In Work, et ça prenait beaucoup de temps avec les délais des demandes de financements publics. Fruit Défendu a donc été l’occasion pour moi de me lancer dans quelque chose de plus spontané. J’ai écrit le scénario seule, et commencé à réunir une équipe, notamment Louis Bergogné et Adriano Cerone avec qui j’avais déjà travaillé. Si j’ai eu la chance de savoir très tôt la participation de Zoé Héran pour le rôle de Sam, j’ai rencontré plusieurs personnes pour le rôle de la mère et de Jade avant de trouver Céline Jorrion et Jade Hénot. Et puis il se trouve que trois jeunes producteurs se sont joints au projet pendant la préparation, sous le nom de Mamytonic, et ils ont pris en charge toute l’organisation du tournage. Ensemble, nous avons mis en place un financement participatif, et seulement quelques mois après la naissance du projet, nous étions en tournage. J’ai aussi rencontré Philippe Nessler, qui a pris en charge la distribution du film en faisant un travail remarquable.

Zoé Héran et Céline Jorrion dans Fruit Défendu, de Marion Jhöaner- Copyright MAMYTONIC FILMS

Comment se passe la collaboration avec un chef opérateur quand tu as toi-même une formation et une culture de l’image ? 

Ce n’est pas toujours simple pour moi de lâcher prise…  C’est Louis Bergogné qui était le chef-opérateur du film. C’est quelqu’un de très ouvert et très calme. J’avais déjà travaillé avec lui en amont et il savait que je suis photographe. Comme j’avais tout storyboardé, j’avais des cadres très précis en tête et j’étais très minutieuse là-dessus. Nous en avons discuté avant le tournage, et bien sûr pendant les repérages. Il a entièrement travaillé la lumière, et c’était toujours lui qui tenait la caméra ; c’était une bonne chose de pouvoir être plus présente avec les acteurs.

Comme nombre de milieux, le cinéma est une industrie très sexiste… Ça se ressent quand on est une jeune réalisatrice ? 

Des propos sexistes, oui, j’en entends assez régulièrement… De personnes qui se présenteraient comme étant féministes, même ! Je n’ai pas d’éléments de comparaison pour savoir si l’on me fait moins confiance qu’un homme, à compétences égales, mais il est arrivé qu’on me parle de façon très familière, ou très paternaliste. Ce sont des remarques parfois minimes, pas toujours méchantes ou vulgaires, parfois simplement déplacées mais ça suffit à me mettre en colère. Le problème, c’est qu’en tant que femmes, on est habituées très tôt à recevoir ce genre de remarques, dans un cercle professionnel ou privé. On peut  avoir du mal à réagir sur le moment, puisqu’on a grandi avec des mots qui deviennent normaux. Je me bats beaucoup contre ce réflexe de “non-réaction” de ma part.

Il y a cette idée tenace selon laquelle il y aurait des « films de femmes »… Quel est ton ressenti face à ça ?

Ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on réalise un film qui contient des caractéristiques dites « spécifiques » à notre genre. On n’est pas cantonnée à une douceur particulière, juste parce qu’on est une femme. Le genre ne conditionne pas le film que l’on va faire, ni comment on va mettre une histoire en scène. L’expression « films de femmes » en particulier, c’est un terme assez agaçant. C’est comme si le film était davantage montré dans un objectif de parité, plutôt que pour ses qualités cinématographiques. Et en même temps, comment contrer le sexisme, si l’on n’accélère pas les choses en diffusant davantage de films réalisés par des femmes, dans le cadre de projections qui luttent justement contre cette discrimination ? C’est délicat.

J’ai lu récemment que s’il y avait peu de réalisatrices dans les films de genre, c’est qu’elles investissaient davantage le cinéma d’auteur, qui nécessite moins de subventions. Non pas par choix, mais parce qu’on attribue des budgets beaucoup moins conséquents à des femmes qu’à des hommes. Maintenant, je crois qu’il y a de plus en plus de réalisatrices qui s’imposent en France, et j’espère que c’est quelque chose qui évoluera encore, car même si nous sommes le pays le plus en avance concernant la place des femmes derrière les caméras, c’est loin d’être assez.

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Marion prépare actuellement son prochain court-métrage, Sur la terre des orages. Vous pouvez retrouver toutes les informations sur son premier film, Fruit Défendu, sur la page facebook dédiée.

Auteur·rice

Etudiante en cinéma à la Sorbonne Nouvelle, passionnée d'art et de culture, et aimant en parler.

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