ART

Pulp Festival – La bande dessinée vers un art total ?

Le PULP Festival, qui se tient à Noisiel depuis 2014, embrasse allègrement une hybridation trop souvent reprochée à la bande dessinée, vue comme écartelée entre dessin et discours. Si le festival s’inscrit résolument dans cette perspective “au croisement des arts”, et ce d’autant plus qu’il investit les locaux de la Ferme du Buisson, scène nationale depuis 1990 devenue un véritable pôle de brassage culturel, c’est bien moins pour donner raison à ses détracteurs qui profitent d’un tel métissage pour la rejeter hors du cadre des arts que pour démontrer au contraire toute la richesse d’un tel potentiel. Alors, la bande dessinée peut-elle être extraite avec succès de son seul format papier bidimensionnel ?

Un festival profondément pluraliste

En accord avec l’esprit qui règne à la Ferme du Buisson, entre les grands bâtiments répartis en médiathèque, salle de projection, scènes et carré intérieur où s’ébattent les poules et les enfants, la programmation de cette année 2017 annonçait la couleur : mise en musique et en voix avec Le Circaète (dont vous pouvez aussi retrouver l’article dédié sur Maze) [lien à mettre], mise en espace avec l’œuvre de Liv Strömquist, ou encore mise en jeux sonores et tactiles avec Le Piano oriental les expositions et spectacles reposaient en grande partie sur des adaptations du propos dessiné à un autre support, pour mieux l’offrir au public.

Ernest et la quatrième dimension – ©Francis Olislaeger

 

Mais de nombreuses créations originales, jouant avec les contraintes matérielles et génériques, ont aussi trouvé toute leur place. Citons notamment les jeux dessinés et quelque peu politisés qui rassemblaient des dessinateurs à l’occasion du premier tour des élections présidentielles, avec entre autres Marion Montaigne, Florence Cestac,  Francis Olislaeger, mais aussi le spectacle Animal moderne, une adaptation du film Brazil qui prend aux tripes avec ses expérimentations sonores et frénétiquement dessinées, et Ernest et la quatrième dimension, qui a revêtu la forme d’une installation en noir et blanc et plutôt ludique qui obligeait le spectateur à se promener dans des espaces confinés voire à se contorsionner pour appréhender l’ensemble tridimensionnel créé seulement grâce à quelques bouts de carton et de papier. Ici donc, on ne part pas de la bande dessinée classique au format papier pour l’adapter tant bien que mal ; on joue avec ses codes et ses ressorts, du dessin en deux dimensions à l’encrage en noir et blanc, pour expérimenter avec l’espace, le temps, et les différents sens.

 

Les Illustrations-minute à l’occasion d’Exquise esquisse – ©La Ferme du Buisson

 

La BD sera-t-elle l’art total du XXIe siècle ?

L’idée d’un art total a traversé les siècles. On peut la résumer ainsi : un art total est un art qui arrivera, dans sa manifestation, à allier tous les autres, recréant ainsi une dynamique proche de celle de la vie. Par exemple, la cathédrale gothique a été considérée comme une œuvre d’art totale car elle était un assemblage de peinture, de sculpture, d’architecture et de musique. Plus tard, notamment avec les travaux de Richard Wagner, c’est l’opéra qui a été considéré ainsi.

Face aux œuvres présentées au PULP Festival, nous nous sommes posé la question de la pertinence de la bande dessinée comme art total du XXIe siècle. À la Ferme du Buisson, en effet, elle reprenait son essence naturelle comme alliance des arts picturaux et plastiques avec la littérature. Mais ce n’est pas tout car, non contente de pousser son affiliation avec les arts plastiques en étant exposée comme peuvent l’être les plus grands tableaux et les plus belles photographies, elle s’est retrouvée jouée comme une pièce de théâtre, projetée comme un film au cinéma, mise en musique comme lors d’un concert et même sculptée voire construite pour certaines expositions.

Adaptation en film d’animation de la bande dessinée Le Chat du rabbin, de Joann Sfar- ©Autochenille

 

Dans le cadre de telles expérimentations, une question essentielle se pose : est-ce encore de la bande dessinée ? Si l’on sort du support bidimensionnel et du seul dessin pourvu de dialogues, ces deux caractéristiques doivent-elles aussi être érigées en principes définitionnels de celle-ci ? Dans le cadre du spectacle Animal moderne, par exemple, où le dessin n’est qu’une des activités auxquelles se livrent les intervenants qui s’empressent de saccager leurs œuvres, où est la limite entre théâtre et bande dessinée – dans la mesure où cette histoire dessinée se forme sous les yeux du spectateur, dans le temps que dure la représentation ? Une des meilleures réponses, presque trop aisée, est la “performance”, qui regroupe de manière très (trop ?) inclusive tous ces étranges et inclassables spectacles vivants, dans les multiples formes qu’ils peuvent revêtir. Mais alors, est-ce la bande dessinée qui englobe tous les autres arts pour se faire total, ou est-ce la seule combinaison de ceux-ci qui crée une forme d’expression totalement neuve ? Si le PULP Festival n’a pas la prétention d’asséner une conclusion claire et définitive à tous ces questionnements, il a le grand mérite de nous proposer ces pistes de réflexion stimulantes et jouissives tant elles bousculent nos représentations parfois trop figées.

Une lecture simple de cette programmation sous le signe de la bande dessinée pourrait donc pousser à ériger celle-ci en art total. Cependant ce serait oublier que le XXIe siècle, justement, voit fleurir les œuvres trans et cross média, dont la mise en place est largement simplifiée par les outils numériques dont les artistes disposent aujourd’hui. Le collage remis au goût du jour, l’hybridation entre les genres et les techniques, ainsi que la démultiplication des supports d’expression, à l’instar des groupes de musique qui ne se réduisent plus à leurs chansons mais entretiennent savamment leur image visuelle, brouillent allégrement les frontières entre les arts. Il y a donc fort à parier qu’aujourd’hui, l’intérêt et la prouesse de l’œuvre d’art totale ont été dépassées.

Image extraite du jeu vidéo vintage créé à l’occasion de la sortie de Relaxer, le nouvel album d’Alt-J – ©Osamu Sato

 

En attendant, donc, l'”eureka !” théorique qui nous permettra à nouveau de tout ranger proprement dans des cases génériques à l’heure d’internet, ne nous privons pas d’en explorer les subtilités et les nuances grâce aux œuvres trans et cross média !

Auteur·rice·s

Je suis un ingénieur créatif, étudiant en curiosité, vadrouilleur de l'Internet amateur de culture.

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