CINÉMA

« Le procès du siècle » : les affres du déni

Le nom français de Denial, film de Mick Jackson (à qui l’ont doit Bodyguard (1992), dans un autre registre), s’il est certes assez peu subtil, a le mérite d’être clair : Le procès du siècle relate en effet les étapes du procès opposant l’historienne américaine spécialisée dans l’holocauste Deborah Lipstadt et le négationniste* David Irving, à l’aube des années 2000. Si, dans la forme, le film reste très classique, son point fort réside dans la performance ajustée des acteurs, et surtout dans les problématiques qu’il soulève et qui trouvent encore un écho glaçant dans l’actualité, 17 ans après ce procès historique.

 Au tout début du film, le pseudo-historien David Irving (interprété par Timothy Spall, excellent dans l’abjection) s’incruste dans une conférence de Déborah Lipstadt (Rachel Weisz) et l’apostrophe publiquement. Sur le ton sensationnaliste qui est sa marque de fabrique, il propose d’offrir mille dollars à quiconque pourra lui prouver l’existence de l’holocauste, qu’il prétend n’être qu’un complot répandu par la communauté juive – postulat qui donne déjà une idée assez claire de l’odieux personnage. C’est Irving lui-même qui initie par la suite le procès l’opposant à Déborah Lipstadt et à son éditeur Penguin Books, qu’il accuse de diffamation alors que l’éminente professeure le qualifiait de négationniste dans son livre sur le sujet, Denying the Holocaust : the growing assault on truth and memory.

Selon la loi britannique, c’est à l’accusé de prouver son innocence : dès lors, Deborah Lipstadt et son équipe de brillants avocats et experts se retrouvent dans la situation absurde de devoir prouver l’existence de l’holocauste, et la falsification volontaire des faits par David Irving. A travers une mise en scène classique et typique du genre, le film de Mick Jackson opère alors une reconstitution fidèle et documentée du déroulement du procès, de la préparation intensive de l’équipe de défense de Déborah Lipstadt jusqu’au rendu du verdict définitif du juge, discréditant Irving et le menant à sa ruine. Le film place évidemment en son centre l’inénarrable Pr. Deborah Lipstadt, figure d’indépendance et de franc-parler, portée ici avec justesse par la talentueuse Rachel Weisz. Parmi son équipe chevronnée, on retrouve les acteurs Tom Wilkinson et Andrew Scott, interprétant tous deux des avocats intègres et stratèges. Le film, tout comme les personnages, évite de tomber dans le pathos et l’émotivité et fait primer l’objectivité des faits, la vérité inébranlable.

Le négationniste David Irving, incarné par Timothy Spall – Copyright SquareOne/Universum

 

De l’importance du discours et de l’histoire

Le procès du siècle ne marquera probablement pas le 7ème art, mais il a le mérite de soulever des problématiques essentielles à travers l’histoire vraie de Deborah Lipstadt et les dérives du discours propagé par David Irving. Au début du procès, des membres de la communauté juive londonienne conseillent à Deborah Lipstadt de renoncer à la procédure judiciaire, d’ignorer Irving afin de ne pas lui donner plus de visibilité (il est alors déjà sur le déclin puisque ses livres, de plus en plus contestables, peinent à trouver un public), de résoudre le différend à l’amiable. La prise de position de Déborah Lipstadt souligne néanmoins l’importance de se battre, car ignorer la menace c’est ignorer les dérives qu’elle peut ensuite entraîner. Dans le film, le personnage d’Irving apparaît certes comme ridicule, imbus de lui-même et détestable, mais cependant il se trouve des gens pour acheter ses livres, lui accorder du crédit, se reposer sur ses théories pour défendre des idées dangereuses, qu’elles soient racistes, antisémites ou xénophobes. Si les propos tenus par Irving et ses adeptes nous paraissent d’emblée absurdes, totalement ridicules et obscurs, il parait important de ne pas sous-estimer la menace qu’ils peuvent représenter dès lors qu’ils sont banalisés.

Tout le combat de Déborah Lipstadt vise à empêcher la possibilité de deux discours acceptables sur l’holocauste ; l’idée que certains croient à l’Holocauste et d’autres pas.  Or il n’est évidemment pas question de croyance ou d’opinion, mais bien de faits. La couverture médiatique du procès prend dès lors une importance centrale dans le film, symbolisant le lien essentiel avec l’opinion publique. Le procès du siècle défend l’idée, verbalisée à la fin par l’historienne elle-même, que si toutes les opinions ont le droit d’être exprimées (en vertu la liberté d’expression) toutes ne se valent pas, et il est important d’en avoir pleinement conscience.

Deborah Lipstadt (Rachel Weisz) face à ses élèves – Copyright Square One/Universum

 

S’armer face à l’avenir

Le film insiste par ailleurs sur l’importance primordiale de l’éducation dans la construction de l’avenir, et la nécessité d’éveiller la conscience des plus jeunes face à des problématiques historiques. Une scène au domicile de David Irving nous montre ainsi sa fille, très jeune, dont on apprendra lors du procès que son père lui fait apprendre des comptines nazies… D’autre part, le film est ponctué de scènes montrant Deborah Lipstadt donnant cours à ses élèves de l’université, face auxquels elle souligne l’importance des faits objectifs, décrypte les mécanismes négationnistes et fait notamment appel aux théories sur la banalité du mal (si Hannah Arendt n’est jamais explicitement citée, on pense évidemment à ses travaux).

Le procès Irving/Lipstadt n’est pas si loin derrière nous. Seulement 17 ans nous en séparent, et si le film de Mick Jackson met en lueur l’absurdité du négationnisme, il insiste aussi sur l’importance de combats qui ont encore raison d’être à l’heure actuelle. Comment ne pas trouver une résonance dans la colère, la frustration et la nécessité de se battre de Deborah Lipstadt et de son équipe ? Le nazisme et le négationnisme ne sont malheureusement pas enterrés avec un passé lointain. Aujourd’hui, le fascisme qui rôde et se normalise dans les sphères politiques, et l’horreur de la situation en Tchétchénie (où se déroulent des purges meurtrières, organisées par les autorités et visant à éliminer la communauté LGBT du pays), entre autres, prouvent que l’urgence du combat est toujours aussi prégnante.

Il est nécessaire, essentiel, de prendre en compte le poids de l’histoire afin d’éviter qu’elle ne se répète, et dans cet effort le discours et les mots prennent toute leur importance. Banaliser l’exclusion de l’autre, l’intolérance, la séparation, considérer ce genre de discours comme étant acceptable, c’est banaliser à terme les atrocités commises envers l’humain.  A l’ère de la post-vérité, la vigilance portée au discours et à l’objectivité des faits s’avère donc plus que toujours de circonstance face aux tentatives de banalisation de l’inacceptable.


*négationnisme : doctrine niant la réalité du génocide des Juifs par les nazis, notamment l’existence des chambres à gaz.

Auteur·rice

Etudiante en cinéma à la Sorbonne Nouvelle, passionnée d'art et de culture, et aimant en parler.

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