SOCIÉTÉ

Écouter les absents : le vote par procuration

La dernière élection présidentielle a été pleine de surprise, jusqu’à l’abstention et les votes blancs records au soir du second tour. Mais par-delà les votes blancs ou l’abstention se dégage une pratique qui monte, peu étudiée et pourtant résolument différente : le vote par procuration.

Avant même le premier tour de l’élection présidentielle française, la ligne de conduite à adopter était d’aller voter (et elle l’est toujours, si ce n’est encore plus). Les souvenirs de l’élection de Donald Trump, ou même le résultat du référendum du Brexit dans un coin de la tête, pas question de tomber dans le piège des sondages. La France entière prône la mobilisation électorale. L’heure pour le pays de décider de ses cinq prochaines années. Tout semblait mis en œuvre pour déployer le plus grand nombre de suffrages. L’appel du vote à son paroxysme : pour user de son devoir démocratique, pour éviter le pire, pour user de sa voix. Et ce malgré l’impossibilité de se rendre aux urnes le jour fatidique. Qu’il s’agisse des médias, des réseaux sociaux ou des partis politiques, tous nous sommaient de ne pas rater l’élection. Même Snapchat a pris soin de nous y faire penser, développant son plus beau filtre : « La procuration, ça a du bon ! ». Si, par habitude, les absents ont toujours tort, ils dérogeront à la règle cette fois-ci.

En France, les citoyens peuvent voter par le biais d’un mandataire. Ils ont la possibilité de transmettre leur scrutin à la personne de leur choix, à condition de partager le même bureau de vote. Toute personne inscrite sur les listes électorales peut donc avoir recours à ce procédé en cas d’absence ou d’indisponibilité, attestant sur son honneur de la véracité de son excuse. Les motifs ont été étendus afin de faciliter cette pratique. Depuis 1993, le motif des « vacances » suffit pour se voir délivrer une procuration. Pour ce faire, il faut se rendre au tribunal d’instance, au commissariat ou à la gendarmerie et présenter une carte d’identité.

Le vote par procuration est une alternative dont l’utilisation a doublé en vingt ans. Plus couramment utilisée durant les élections présidentielles, la procuration n’est plus aussi marginale qu’elle ne l’était par le passé. Pourtant, cela reste invisible : les chiffres ne sont jamais communiqués et de ce fait jamais étudiés. Si l’abstentionnisme semble être un raté de l’acte de vote, le vote par procuration est à son strict opposé : une forte volonté d’exprimer son opinion par les urnes.

Un anti-vote ?

Si le vote par procuration semble être l’antidote parfait pour se mobiliser électoralement, il est intéressant de l’analyser dans sa relation au vote traditionnel. C’est ce qu’ont fait Baptiste Coulmont, Arthur Charpentier et Joël Gombin dans leur texte « Un homme, deux voix. Le vote par procuration ». Ils montrent comment le vote par procuration contredit certains des principes initiaux du vote. L’article 3 de la Constitution établit le suffrage comme « toujours universel, égal et secret ». Le vote par procuration va ainsi à l’encontre de la règle de l’égalité et du secret. Le mandant et le mandataire ne sont liés que par une relation de confiance. De ce fait, la personne qui se rend au bureau de vote dispose d’au moins deux voix : la sienne et celle de la personne pour qui elle vote. Finalement, cet accord tacite n’empêche aucunement la personne de voter pour qui elle veut, et ceci avec ses deux voix. Quant au secret, il est annulé à partir de l’instant où le mandant doit expliciter son choix de vote à son mandataire. Même si cela bafoue les principes élémentaires du vote dans sa forme traditionnelle, les autorités adaptent le système pour que la plus grande fraction de la société participe aux élections.

Un vote à part ?

Si l’on suit le raisonnement des chercheurs évoqués précédemment, le vote par procuration semble être un vote différent des autres. Tout d’abord, il s’apparente à une sur-mobilisation électorale puisque ceux qui votent par procuration tiennent à s’exprimer malgré leur indisponibilité. Ils font la démarche d’aller demander procuration. Ainsi, contrairement à l’abstentionniste, celui qui vote par procuration trouverait son bonheur dans l’offre politique. Tout de même, il apparaît dans l’étude « Un homme, deux voix. Le vote par procuration » que cette pratique arbore des logiques sociales particulières. En effet, c’est un vote plutôt bourgeois, du moins cela se constate géographiquement au vu des quartiers aisés des villes dans lesquelles se font le plus les procurations.

Une pratique victime de son succès

Le vote par procuration connaît une réelle expansion. Pour autant, certains dysfonctionnements l’ont plutôt décrédibilisé. Lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril dernier, de nombreuses personnes n’ont pas pu voter alors que leur procuration avait été prise en compte, récépissé à l’appui. Même s’il faut prendre en compte l’acheminement des demandes, il persiste des failles qui ne s’expliquent pas. Le ministère de l’Intérieur n’a d’ailleurs pas communiqué à ce sujet. Pourtant la colère est bel et bien présente chez ceux qui avaient tout organisé pour voter à distance au premier tour et ont vu leur démarche refusée. Des limites qui interrogent à l’heure où certains prônent un nouveau système électoral et un nouveau mode de scrutin.

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